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A quel point la démission d'Andriy Yermak, proche de Volodymyr Zelensky cité dans un scandale de corruption, fragilise-t-elle le président ukrainien ?
SOURCE:France Info
Le chef de cabinet, bras droit du président ukrainien et négociateur sur le plan de paix américain, a démissionné vendredi après des perquisitions à son domicile.
Le chef de cabinet, bras droit du président ukrainien et négociateur sur le plan de paix américain, a démissionné vendredi après des perquisitions à son domicile.
Il l'a remercié d'avoir "toujours représenté la position de l'Ukraine". Dans son adresse quotidienne sur les réseaux sociaux, vendredi 28 novembre, Volodymyr Zelensky a annoncé que son bras droit et chef de cabinet, Andriy Yermak, avait "présenté sa démission".
Un décret du président ukrainien a suivi pour officialiser ce départ. "Je veux éliminer toute rumeur, toute spéculation", a défendu le chef de l'Etat, quelques heures après des perquisitions menées au domicile de son chef de cabinet par l'agence et le parquet spécialisé anticorruption. Dans la foulée, Volodymyr Zelensky a assuré qu'il mènerait dès samedi "des consultations" avec les personnes qui pourraient succéder à son ancien bras droit. Et le président d'ajouter : "Nous devons rester forts."
L'annonce du départ d'Andriy Yermak, également négociateur dans les pourparlers sur le plan de paix proposé par les Etats-Unis, intervient à un moment particulièrement délicat pour le dirigeant ukrainien. En parallèle de lentes avancées russes sur la ligne de front, les autorités ukrainiennes font face à un vaste scandale de corruption dans le secteur de l'énergie, impliquant des ministres et des proches du président.
L'affaire a éclaté alors que Kiev est soumis à d'intenses pressions, avec le récent plan de paix de 28 points proposé par Washington et en cours d'amendement, mais d'abord très favorable aux demandes et au narratif russe. Dans ce contexte, Volodymyr Zelensky perd désormais l'un de ses plus proches collaborateurs – peut-être même son plus proche allié.
Les deux hommes se sont rencontrés au début de la décennie 2010, rappelle Andriy Yermak, avocat, travaille alors sur les questions de propriété intellectuelle, tandis que l'ancien président poursuit sa carrière de comédien et producteur, souligne le quotidien. Andriy Yermak devient un proche conseiller du nouveau président ukrainien, . Il prend en charge des négociations avec la Russie, et échange notamment avec le chef de cabinet adjoint de Vladimir Poutine, note le . Cinq ans plus tôt, la Russie a annexé la péninsule ukrainienne de Crimée et des paramilitaires prorusses ont déclenché la guerre du Donbass.
A l'époque, "il était à la tête de ce dossier russo-ukrainien. Il négociait notamment la libération de prisonniers. Dès ses débuts, il s'est attelé à des tâches très importantes", se remémore Orysia Lutsevych, qui dirige le Forum sur l'Ukraine au cercle de réflexion britannique Chatham House.
"Andriy Yermak a instauré un climat de confiance avec Volodymyr Zelensky, lui faisant comprendre qu'il était l'homme de la situation."
Orysia Lutsevych, directrice du Forum sur l'Ukraine de Chatham House
à franceinfo
Le conseiller est nommé chef de cabinet en 2020, un an après l'arrivée au pouvoir de Volodymyr Zelensky et deux ans avant le début de l'invasion russe de l'Ukraine. A l'arrivée des forces russes, en février 2022, Andriy Yermak conseille le président ukrainien et dort à ses côtés dans un bunker aux premières heures de la guerre, relate le New York Times. Au cœur d'un moment crucial pour l'Ukraine, le chef de cabinet prend un rôle de plus en plus prépondérant.
"Il était comme son second cerveau, mais pas seulement. Ils étaient très proches. Andriy Yermak est devenu en quelque sorte le gardien du président", commente Orysia Lutsevych. Volodymyr Zelensky le décrit ainsi, dans un entretien à Bloomberg en 2024 : "Il est un gestionnaire fort, je le respecte pour ses résultats. Il fait ce que je lui dis de faire, et il remplit les tâches qui lui sont confiées."
Andriy Yermak "s'est présenté comme un homme entièrement dévoué au président, comme l'exécutant parfait", confirme auprès du Kyiv Independent l'analyste politique Volodymyr Fesenko. Sa démission, vendredi, "a dû être une décision difficile" pour le président ukrainien, estime Orysia Lutsevych. "Il comptait beaucoup sur lui, il lui faisait confiance." Volodymyr Zelensky attendait d'Andriy Yermak qu'il "place les bonnes personnes aux bons postes, des personnes performantes en temps de guerre".
Mais au fil de l'invasion russe, le chef de cabinet "a concentré beaucoup de pouvoir en matière d'affaires intérieures", observe Orysia Lutsevych, également directrice adjointe du programme Russie et Eurasie de Chatham House. 'Il présélectionnait des ministres, (...) gérait beaucoup de dossiers politiques et économiques… Le rôle du Premier ministre a été minimisé."
"Son influence était excessive pour un fonctionnaire non élu."
Orysia Lutsevych, à la tête du Forum sur l'Ukraine à Chatham House
à franceinfo
Des voix critiques se sont d'ailleurs élevées à ce sujet en Ukraine. Comme l'explique Le Monde, Andriy Yermak a privilégié des figures loyales à ses côtés à la présidence ou au sein du gouvernement ukrainien. D'autres figures moins fidèles ont été écartées. Le chef de cabinet est ainsi devenu assez impopulaire : seuls 17,5% des personnes interrogées lui faisaient confiance en mars, selon un sondage du centre Razumkov.
Cette démission fragilise-t-elle Volodymyr Zelensky, déjà soumis à de multiples pressions ? "Je pense qu'il s'agit d'une difficulté, mais je ne parlerais pas de coup dur", tempère Orysia Lutsevych, convaincue que le dirigeant a pris la bonne décision. Entre les soupçons de corruption et sa concentration de certains pouvoirs, "Andriy Yermak devenait un obstacle à ce rapport de confiance avec les Ukrainiens (...) Oui, c'est un bouleversement, mais c'est aussi une chance de faire le ménage dans le système."
Pour la spécialiste, maintenir le chef de cabinet à son poste n'aurait fait qu'empirer la situation. Auprès de L'Express, Daria Kaleniuk, directrice de l'ONG ukrainienne Anti-Corruption Action Center, salue "une décision très positive", tout en estimant qu'Andriy Yermak "aurait dû être démis de son poste bien plus tôt".
"Toutes les décisions relatives à la gestion du pays (...) étaient filtrées par lui. Cela signifie qu’Andriy Yermak, à la position qui était la sienne, ne pouvait pas ignorer cette corruption à grande échelle."
Daria Kaleniuk, directrice de l’Anticorruption Action Center
à L'Express
A ses yeux, cette démission "offre néanmoins au pays une chance de se renforcer, de repenser sa gouvernance et de la rendre plus résiliente, en nommant des personnes intègres et compétentes aux plus hauts postes".
Le départ d'Andriy Yermak interroge néanmoins sur la suite des négociations pour la paix en Ukraine. L'allié de Volodymyr Zelensky a en effet mené la délégation ukrainienne pour les discussions avec les Etats-Unis, en pleins pourparlers sur le plan de paix de Washington. Le chef de cabinet était à Genève le 23 novembre, aux côtés du secrétaire d'Etat américain Marco Rubio et de conseillers européens. Avec le chef de la diplomatie américaine, ils ont salué les "bons progrès" dans leurs négociations.
🇺🇦🇺🇸 The first session of talks with the American delegation in Geneva has just concluded.
I want to confirm that we had a very productive first session with the distinguished American delegation. We have made very good progress and are moving forward to a just and lasting peace.… pic.twitter.com/h322sQ4n21
Ces dernières années, Andriy Yermak a accompagné Volodymyr Zelensky lors de déplacements à l'étranger, "se présentant comme un négociateur" après son expérience avec la Russie en 2019, constate Orysia Lutsevych. "Il a joué un rôle primordial. Il s'agissait vraiment de son dossier principal", poursuit la spécialiste. "II avait peut-être parfois un excès de confiance, mais il comprenait que l'Ukraine devait avoir un narratif sur la notion de paix durable. Il a travaillé sur les garanties de sécurité, sur les sanctions…"
Sa démission pourrait-elle bénéficier aux Etats-Unis dans ces négociations pour la paix entre Kiev et Moscou ? D'après Politico, qui a interrogé dix personnes proches des pourparlers, l'administration Trump a développé ces derniers mois une certaine frustration à l'égard d'Andriy Yermak, l'estimant notamment trop exigeant.
Les négociations sur le plan de Washington reprennent dimanche aux Etats-Unis, avec cette fois-ci Rustem Oumerov, secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense de l'Ukraine, à la tête de la délégation ukrainienne. "Rustem Oumerov participait déjà aux discussions avec les Américains, note Orysia Lutsevych. Il pourra prendre le relais."