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Agriculteurs et CRS en larmes, "milliers" de tracteurs dans Paris… Les vidéos générées avec l'intelligence artificielle pullulent pendant la mobilisation
SOURCE:France Info
Une centaine de tracteurs d’agriculteurs sont entrés dans Paris, jeudi 8 janvier, pour protester contre l’accord de libre-échange UE-Mercosur et l'abattage des bovins affectés par la dermatose nodulaire. L'occasion pour de fausses images d'être massivement relayées sur les réseaux sociaux.
Vrai ou faux Agriculteurs et CRS en larmes, "milliers" de tracteurs dans Paris… Les vidéos générées avec l'intelligence artificielle pullulent pendant la mobilisation
Une centaine de tracteurs d’agriculteurs sont entrés dans Paris, jeudi 8 janvier, pour protester contre l’accord de libre-échange UE-Mercosur et l'abattage des bovins affectés par la dermatose nodulaire. L'occasion pour de fausses images d'être massivement relayées sur les réseaux sociaux.
France Télévisions
Publié le 10/01/2026 07:09
Temps de lecture : 7min
Des agriculteurs manifestent devant l'Arc de triomphe à Paris, le 8 janvier 2026. (TELMO PINTO / NURPHOTO / AFP)
"On lâchera rien, partage cette vidéo à tout le monde", s'époumone un agriculteur, yeux cernés rivés sur la caméra. A l'arrière-plan, une rangée de tracteurs et de bottes de foin. La vidéo, devenue virale, a été vue plus de 1,2 million de fois sur TikTok. Sans ce réseau social, "nous ne saurions même pas ce qui se passe", commente une utilisatrice. Pourtant, ces images ont été générées par intelligence artificielle (IA), comme de nombreuses autres qui pullulent sur différents réseaux sociaux depuis le début de la mobilisation des agriculteurs. Ce mouvement s'oppose depuis décembre 2025 à l'abattage des bovins pour contenir l'épizootie de dermatose nodulaire et, depuis plus longtemps, à l'accord de libre-échange UE-Mercosur, approuvé vendredi 9 janvier par les Etats européens, malgré l'opposition de la France.
La publication de ces fausses vidéos s'était tarie pendant la "trêve de Noël" observée par certains agriculteurs. Mais depuis la rentrée et la reprise de la mobilisation, la diffusion de ce type de publications est en recrudescence.
Sur une de ces vidéos, visionnée plus de 273 000 fois, un convoi de tracteurs roule au pas sous la neige dans une ville présentée comme Paris. Arrivés par "", les engins auraient été aperçus "", peut-on lire dans la description. La scène se déroule pourtant au milieu d'immeubles d'apparence haussmannienne.
Plusieurs éléments permettent cependant de détecter que ce contenu mensonger a été généré avec une IA. A commencer par sa date : la vidéo a été publiée mercredi 7 janvier, à la veille de la véritable entrée d'une centaine de tracteurs dans Paris. Par ailleurs, sur ces images, la plupart des véhicules semblent rouler sans conducteur et n'arborent aucune banderole, contrairement aux engins photographiés dans la capitale par les agences de presse. Quant au décor, il trahit lui aussi une fausse scène : les immeubles en arrière-plan possèdent des balcons à tous les étages, alors que les règles de l'architecture haussmannienne ne prévoient de balcons qu'au deuxième et cinquième étages.
L'utilisation de l'IA n'est mentionnée dans aucune des descriptions de publications postées par ce compte, spécialisé dans les contenus générés artificiellement. Seule sa biographie sous-entend, par un jeu de mots, que ses vidéos sont "des moments IAréels" et présentent la "réIAlité sans filtre". Si ce profil assume partiellement l'utilisation de l'IA, d'autres du même type n'en font aucune mention.
Le jour de l'entrée des agriculteurs dans la capitale, jeudi, pas moins de 10 vidéos générées par IA ont été publiées sur ce profil au sujet de la mobilisation. L'une d'elles cumule plus de 337 000 vues et est ainsi devenue la plus visionnée du compte. Devant un barrage d'agriculteurs, on y voit un homme en uniforme de CRS qui répond, en pleurs, face caméra, aux questions d'un journaliste. "Je suis à 100% avec les agriculteurs, c'est une injustice terrible ce qu'ils subissent", sanglote le policier. "Scène incroyable dans les Yvelines", "Un capitaine CRS fond en larmes", "Vidéo filmée au portable", est-il indiqué dans la description.
Là encore, la vidéo est fausse. Au-delà de l'image lisse caractéristique des vidéos générées par IA, et de l'apparition de flou de façon incohérente autour du CRS, son insigne est incorrect. L'emblème officiel de cette compagnie comporte l'inscription "Police nationale", ainsi qu'un logo représentant un flambeau entouré de feuilles de chêne, or ce n'est pas le cas de celui porté par l'homme en larmes. Bien que certains utilisateurs relèvent dans les commentaires l'utilisation de l'IA, d'autres, qui félicitent le CRS, ne semblent pas l'avoir remarquée.
De nombreuses vidéos bien réelles sont déjà publiées sur les réseaux sociaux au sujet de la colère des agriculteurs. Alors pourquoi en créer artificiellement ? "Pour générer des clics et de la monétisation", affirme Ioana Manolescu, spécialiste de l'IA et directrice de recherche à l'Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria).
Sur TikTok, les créateurs de contenu peuvent être rémunérés à partir de 10 000 abonnés. La rétribution est estimée entre deux centimes et un euro pour 1 000 vues, selon différents critères. Pour 100 000 vues, un utilisateur de TikTok pourrait donc toucher entre deux et 100 euros. "Publier une vidéo par jour ne suffit pas", en déduit Gabriel Turinici, professeur de mathématiques à l'université Paris Dauphine et spécialiste de l'IA générative. "Chercher à la main des vidéos prend trop de temps", alors que l'IA permet d'"industrialiser" et d'"automatiser" la publication de contenus, explique le chercheur. La commission d'enquête parlementaire sur TikTok a également relevé que "la fréquence de publication des vidéos a un effet déterminant sur la rémunération que perçoivent les créateurs de contenus par vidéo publiée".
Toujours selon la commission, "les logiques de fonctionnement de TikTok exercent une pression qui favorise la production de contenus plus clivants, au détriment de la nuance". La mobilisation des agriculteurs "génère des remous, de l'agitation", affirme Gabriel Turinici. "Ces vidéos se greffent sur l'actualité pour duper l'algorithme et apparaître dans les recommandations des utilisateurs", complète Ioana Manolescu.
Les contenus "chargés émotionnellement" sont les plus porteurs sur les réseaux sociaux, selon la chercheuse. L'utilisation de l'IA répond à ce besoin. "Si la personne souhaite une vidéo d'agriculteur exaspéré qui hurle, l'IA va la lui donner. La réalité, elle, ne se prête pas toujours à ce que l'on souhaite diffuser", détaille Ioana Manolescu. L'IA permet en effet de publier des contenus "plus spectaculaires", donc plus viraux, appuie Gabriel Turinici.
Ces vidéos deviennent d'autant plus virales qu'elles sont parfois relayées par "différents acteurs qui cherchent à amplifier" un message, avance Jean-Gabriel Ganascia, professeur d'informatique spécialiste de l'intelligence artificielle. "Des acteurs travaillent à augmenter et alimenter les flammes de chaque ressentiment ou mouvement de protestation, atteste Ioana Manolescu. Et dans la situation actuelle, affaiblir et diviser la société française est un but permanent."