Cinq questions sur la menace d'interdiction d'entrer dans la bande de Gaza brandie par Israël à l'encontre de 37 ONG
SOURCE:France Info
Plusieurs organisations, dont Médecins du monde, Médecins sans frontières ou Oxfam, ont jusqu'au 1er mars pour quitter le territoire palestinien, après avoir refusé de transmettre la liste de leurs employés aux autorités israéliennes.
Plusieurs organisations, dont Médecins du monde, Médecins sans frontières ou Oxfam, ont jusqu'au 1er mars pour quitter le territoire palestinien, après avoir refusé de transmettre la liste de leurs employés aux autorités israéliennes.
France Télévisions
Publié le 02/01/2026 06:01
Temps de lecture : 7min
Une Palestinienne avec un enfant à la clinique de Médecins sans frontières dans le quartier d'Al-Rimal, à Gaza (Palestine) le 31 décembre 2025. (OMAR AL-QATTAA / AFP)
La décision est unanimement dénoncée par les concernés. Israël a confirmé jeudi 1er janvier l'interdiction d'accès à la bande de Gaza de 37 organisations internationales majeures. L'Etat hébreux reproche aux ONG de ne pas avoir communiqué la liste des noms de leurs employés, exigée désormais officiellement_._ Parmi ces organisations figurent de grands acteurs du secteur, tels que Médecins du monde, Médecins sans frontières (MSF), Handicap International, le Norwegian Refugee Council (NRC), Care, World Vision ou Oxfam. Toutes dénoncent la décision israélienne et s'inquiètent des conséquences pour le territoire où un fragile cessez-le-feu est en vigueur depuis le 10 octobre entre Israël et le Hamas. Cette situation soulève plusieurs questions auxquelles franceinfo apporte des réponses.
1 Comment Israël justifie-t-il cette décision ?
Israël exige des ONG la liste des noms de leurs employés à des fins de "sécurité". Dans un communiqué, le ministère de la Diaspora et de la lutte contre l'antisémitisme a affirmé que cette "exigence" visait à "empêcher l'infiltration d'opérateurs terroristes au sein des structures humanitaires" étrangères. "L'assistance humanitaire est la bienvenue, l'exploitation des cadres humanitaires à des fins de terrorisme ne l'est pas", a martelé le ministre, Amichai Chikli, cité dans le texte.
En 2024, Israël avait déjà interdit à l'agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens (Unrwa) d'opérer sur son sol, accusant certains de ses employés d'avoir participé à l'attaque du 7-Octobre. Et fin novembre, quatorze organisations avaient été interdites d'accès. Parmi elles figure Save The Children, l'une des plus connues et anciennes à Gaza, où elle vient en aide à 120 000 enfants.
2 Quand cette interdiction d'entrer sera-t-elle effective ?
Les ONG avaient jusqu'à mercredi minuit pour soumettre leurs documents. "Les licences des organisations ont expiré et il leur est interdit d'acheminer de l'aide. Elles ont deux mois pour retirer leurs équipes", a expliqué à l'AFP le porte-parole du ministère, Gilad Zwick. D'ici le 1er mars, "si elles daignent nous soumettre les documents qu'elles ont refusé de nous fournir au cours des dix derniers mois, nous examinerons leur demande", a-t-il ajouté.
3 Pourquoi les ONG s'indignent-elles de cette décision ?
"Pour les organisations humanitaires, c'est un gros coup de massue", résumait mercredi sur franceinfo Elsa Softic, directrice adjointe des opérations Moyen-Orient de Première Urgence internationale. Shaina Low, porte-parole du NRC, a dénoncé auprès de l'AFP les "actions prises depuis deux ans pour entraver et marginaliser les acteurs humanitaires". A Gaza, les employés locaux sont "épuisés" et leurs collègues étrangers "leur apportent un degré additionnel d'aide et de sécurité. Leur présence est une protection", a-t-elle fait valoir, confirmant le refus de l'ONG norvégienne de fournir les identités aux autorités.
Le président de Médecins du monde, Jean-François Corty, juge, auprès de franceinfo, impossible, "pour des raisons de sécurité", de transmettre la liste de son personnel aux autorités israéliennes. "Des centaines de soignants ont été tués, emprisonnés et torturés. Nous sommes dans un contexte d'occupation et nous sommes inquiets pour notre staff. Cette décision est en rupture avec une certaine vision démocratique des choses", ajoute-t-il, dénonçant une décision "dramatique".
4 Comment la communauté internationale a-t-elle réagi ?
Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Volker Türk, a estimé mercredi que "de telles suspensions arbitraires [aggravaient] encore une situation déjà intolérable pour la population de Gaza". "L'UE a été claire : la loi sur l'enregistrement des ONG ne peut pas être appliquée sous sa forme actuelle", a écrit la commissaire européenne à la Coopération internationale, Hadja Lahbib, sur son compte X. "Tous les obstacles à l'accès doivent être levés", a-t-elle ajouté. "Toute tentative d'entraver [la capacité des ONG] à opérer est inacceptable", dénonce un communiqué commun des ministres des Affaires étrangères de la France, du Canada, du Danemark, de la Finlande, de l'Islande, du Japon, de la Norvège, de la Suède, de la Suisse et du Royaume-Uni.
Le patron de l'Unrwa, Philippe Lazzarini, a qualifié de son côté la réglementation israélienne de "dangereux précédent", dénonçant un "mépris du droit international humanitaire" et une "multiplication des obstacles" à l'aide. Jeudi, un groupement de 17 organisations israéliennes marquées à gauche a lui jugé que la radiation des ONG "sape l'action humanitaire, met en danger le personnel et les communautés et compromet l'efficacité de la distribution de l'aide".
5 Quelles pourraient être les conséquences de cette décision pour les Palestiniens ?
Cette mesure fait craindre de nouveaux ralentissements dans la fourniture d'aide à Gaza, dévastée par deux ans de guerre et dont les 2,2 millions d'habitants ont urgemment besoin de logements, soins et nourriture. Selon le Cogat, l'organisme du ministère de la Défense israélien chargé des affaires civiles palestiniennes, 4 200 camions d'aide entrent en moyenne à Gaza chaque semaine, soit environ 600 par jour, conformément à l'accord de cessez-le-feu. Mais seuls 100 à 300 transportent de l'aide humanitaire, selon plusieurs ONG et les Nations unies.
L'absence d'ONG sur le terrain pourrait freiner les distributions d'aide. "Nous ne sommes pas de simples contributeurs en volume d'aide, nous sommes des acteurs clés de sa mise en œuvre. L'ONU compte sur notre personnel, nos partenaires, notre expertise technique, notre logistique et nos réseaux communautaires pour acheminer l'assistance", a détaillé Bushra Khalidi, responsable à Oxfam, auprès de la BBC.
Pire, le risque est de "ne plus pouvoir donner des soins de santé, de la nourriture, de l'eau, des abris où 90% des infrastructures civiles sont détruites", prévient Elsa Softic. "Ce sont des dizaines de milliers de consultations qui ne pourront plus se faire, des dizaines de milliers de chirurgies qui ne pourront plus se faire, de suivis de grossesses notamment. Donc c'est une casse massive assurée", ajoute Jean-François Corty.
Dans le territoire palestinien, la situation humanitaire demeure "catastrophique", comme l'ont rappelé les ministres des Affaires étrangères de dix pays, dont la France. Pas moins de "1,3 million de personnes ont toujours urgemment besoin d'un abri"., ont déploré ces chefs de la diplomatie. "Plus de la moitié des établissements de santé ne fonctionnent que partiellement", rappellent-ils, et la majorité de la population est confrontée "à des niveaux élevés d'insécurité alimentaire aiguë".