"Comment peut-on s'intéresser à une enfant à son âge ?" : des parents désemparés face à leur fille mineure en couple avec un adulte | Retrui News | Retrui
"Comment peut-on s'intéresser à une enfant à son âge ?" : des parents désemparés face à leur fille mineure en couple avec un adulte
SOURCE:France Info
Stupéfaction, colère, peur, impuissance... Des parents ont confié à franceinfo leur désarroi après avoir découvert que leur fille adolescente se disait en relation avec un homme majeur. Entre tentative de dialogue et dépôt de plainte, comment protéger son enfant sans briser le lien ?
Stupéfaction, colère, peur, impuissance... Des parents ont confié à franceinfo leur désarroi après avoir découvert que leur fille adolescente se disait en relation avec un homme majeur. Entre tentative de dialogue et dépôt de plainte, comment protéger son enfant sans briser le lien ?
"A cette période, je ne reconnaissais plus ma fille." Face aux appels du collège, aux portes qui claquent et aux fugues répétées, Aude perd pied. Charlotte* a 13 ans, cet âge où les émotions débordent, et sa mère ne sait plus comment désamorcer les crises de colère. Alors, quand la jeune fille lui confie au printemps 2021 qu'elle a un amoureux, Achille*, "super" avec elle, mais tout juste majeur, Aude se rassure comme elle peut. "Mieux vaut un grand gentil plus âgé qu'un petit con de son âge qui lui fait du mal", pense-t-elle. Cinq ans d'écart, "évidemment, ça interpelle". Mais la quadragénaire a entretenu, elle aussi, à 15 ans_, "une relation avec un homme de 21 ans"_. A l'époque, "personne n'avait rien trouvé à redire". Alors, où tracer la ligne rouge ? En tant que parent, peut-on empêcher sa fille d'aimer qui elle veut ? Si Aude essayait, Charlotte l'écouterait-elle ?
Au fil des semaines, un sentiment s'impose : la collégienne échappe à sa mère, ses humeurs dictées par les vibrations de son téléphone. Aude fait tout pour "garder le lien", accueille même Achille quelques jours chez elle pour qu'ils se voient dans un cadre sécurisant. Rien n'y fait. Sa fille se referme, lui devient étrangère. "A ce moment-là, j'étais constamment tiraillée sur la bonne posture à adopter", confie la quadragénaire. Une soirée d'août 2021, à bout de nerfs, elle fouille dans le portable de Charlotte.
"Je tombe sur des vidéos d'elle qui crie de douleur pendant les rapports sexuels, des chantages horribles, je m'effondre, je me sens tellement coupable."
Aude, mère de Charlotte
à franceinfo
Elle passe une nuit à "décortiquer chaque message" et réalise qu'"Achille tisse sa toile autour de Charlotte depuis des mois pour la forcer à lui obéir". Sidérée, Aude copie "les preuves de cette emprise" sur son ordinateur, consciente que "la bataille pour la protéger ne fait que commencer". Elle est loin d'imaginer à quel point. Quand elle annonce à sa fille qu'elle compte porter plainte, la collégienne menace de se suicider. Pour sa mère, : elle se rend au commissariat. Une enquête pour viol sur mineur est ouverte et Aude réussit à faire hospitaliser Charlotte. Leurs rapports se dégradent, au point qu'en mars 2022, la jeune fille demande la déchéance des droits parentaux, qui lui est refusée.
En janvier 2024, Achille est incarcéré, car il n'a pas respecté son contrôle judiciaire. Préservée de ses messages incessants, Charlotte "commence doucement à sortir du déni" et à renouer avec sa mère. Entre-temps, Aude s'est renseignée sur les mécanismes des traumatismes, les ressorts des violences psychologiques et sexuelles.
"J'ai compris que je ne dois surtout pas lui dire du mal de ce garçon, pour ne pas renforcer l'emprise qu'il a sur elle."
Aude, mère de Charlotte
à franceinfo
Dans ce combat de longue haleine, elle a pu compter sur son avocate, Myriam Guedj Benayoun. C'est à elle qu'est revenue la charge d'annoncer à Charlotte en septembre 2024 qu'Achille s'est suicidé en détention, peu après la confrontation. "Il n'a pas supporté de réaliser que Charlotte n'était plussoumiseà ses moindres désirs", analyse Myriam Guedj Benayoun, qui se souvient d'un "jeune homme très organisé dans sa manipulation". Le mis en cause, pointe-t-elle, connaissait parfaitement la loi, au point de menacer Charlotte de faire valoir "la clause Roméo et Juliette" devant le tribunal si jamais la jeune fille "se rangeait du côté de sa mère".
Depuis 2021, la loi fixe à 15 ans le seuil de non-consentement : en dessous de cet âge, aucun acte sexuel avec un majeur n'est permis. Une seule exception : la clause dite "Roméo et Juliette", qui permet de ne pas réprimer les relations sexuelles quand le majeur et le mineur ont moins de cinq ans d'écart (en dehors des cas d'inceste et de prostitution). Marie Romero, docteure en sociologie, pointe la "volonté du législateur de protéger le corps de l'enfant de toute sexualité adulte et de préserver son intégrité". Dans sa thèse sur le traitement juridique des délits sexuels sur mineurs, elle rappelle que cette approche est loin d'avoir toujours prévalu : "Longtemps a perduré l'idée qu'une victime, même très jeune, pouvait être séduite ou séductrice."
La loi a fixé l'âge du consentement à 11 ans en 1832, puis 13 ans en 1863 et 15 ans en 1945. Ces seuils, expose la chercheuse, "traduisentune évolution du regard sur l'enfant, liée à la puberté, à l'éducation religieuse, à l'âge de la communion". Au-dessus de 15 ans, la loi reconnaît aux mineurs la capacité de consentir à un rapport sexuel avec un majeur, à la condition toutefois qu'aucun lien d'autorité ne pèse sur eux.
Dans ces cas de figure, les parents avancent à tâtons pour protéger leur enfant. Manuela*, par exemple, confie avoir bien tenté de déposer plainte pour détournement de mineur en septembre 2022. Devant les gendarmes, elle affirme avoir retracé toute l'histoire : la panne d'électricité, le collègue venu la dépanner, le barbecue pour le remercier, puis les appels du lycée signalant que sa fille, Nina*, s'endormait en cours. A 16 ans, l'adolescente passait ses nuits à écrire à Kévin*, le collègue de sa mère, âgé de 36 ans. Elle a fini par avouer à Manuela qu'ils étaient "tombés amoureux"."Je n'ai jamais eu de nouvelles de cette plainte… soupire Manuela, la gorge serrée. J'ai perdu ma fille après ça." A 17 ans, Nina est partie vivre chez Kévin. Depuis, elle ignore les messages de sa mère et refuse de la voir.
"J'ai de la colère contre cet homme. Je ne comprends pas comment on peut s'intéresser à une enfant à son âge."
Manuela, mère de Nina
à franceinfo
Pour sa fille en revanche, elle ne ressent que de "l'inquiétude". Ce même sentiment hante les parents d'Eugénie* depuis que cette élève brillante a déserté le domicile familial. Début février 2024, alors qu'elle vient d'avoir 18 ans, son père et sa mère, divorcés, comprennent que la lycéenne joue depuis des mois avec les modalités de garde pour découcher en douce. En fouillant son journal intime, Annie*, 52 ans, découvre que sa fille entretient une relation avec son professeur d'histoire de 55 ans. Entre exaltation et introspection douloureuse, Eugénie "parle de passion traversée par la honte, le jugement, la peur que ça se sache", raconte la quinquagénaire, frappée par l'"ambivalence" de ces pages.
"J'ai l'impression de me faire piéger, je ne suis pas solide, cette relation est toxique, je me déteste."
Eugénie, 18 ans
dans son journal intime
Les parents de l'adolescente décident de miser dans un premier temps sur le dialogue. Ils savent leur fille "éperdument amoureuse" et craignent de la perdre. Eugénie, dès le début de la conversation, fond en larmes, supplie, négocie. La jeune fille propose d'arrêter de voir son professeur jusqu'à ce qu'elle quitte le domicile familial. En échange, elle demande à ses parents de lui promettre de ne pas porter plainte sur les faits qui concernent la période de minorité. "Elle voulait reprendre le contrôle, sauver ce qu'elle pouvait", soupire sa mère.
Les parents d'Eugénie confrontent l'enseignant, qui s'effondre à son tour et "évoque le suicide". Annie coupe court : elle n'est pas là pour le consoler, mais pour lui demander de rédiger une lettre de rupture et "délivrer" sa fille. Il s'exécute, mais continue à voir Eugénie en cachette. Majeure, la lycéenne intègre l'internat contre leur gré et coupe les ponts avec eux. Ils finissent par déposer plainte pour viol par contrainte morale. En septembre 2025, ils apprennent que l'affaire a été classée, faute de preuves suffisantes.
Pour la psychologue clinicienne Maria Hejnar, avoir fixé le seuil de non-consentement à 15 ans est "complètement arbitraire". "Cette limite d'âge juridique est très discutable,la relation entre un adulte et une adolescente ne peut pas être consentie", argue-t-elle. A cette période de "quête de repères", l'adulte exerce un pouvoir laissant l'adolescente "à la merci" de son regard. Le désir d'être "valorisée comme une femme" et d'accéder à "ce monde adulte idéalisé" renforce encore "la vulnérabilité de la jeune fille", d'après la psychothérapeute.
Dans ces situations où les parents se retrouvent désarmés par le droit, certaines familles sollicitent une médiation pour retrouver un point d'appui. Pour Sophie Durand, qui exerce à Paris, "la posture éducative nécessite du cadre, mais aussi de la souplesse". La thérapeute de famille et de couple enjoint les parents à revisiter leur histoire familiale.
"Souvent, les parents oublient qu'ils ont été, eux aussi, des adolescents."
Sophie Durand, médiatrice familiale
à franceinfo
"Je leur demande si les règles qu'ils mettent en place visent à les protéger eux ou à protéger leur enfant", présent lors des séances. Cette mise en récit collective, expose Sophie Durand, "permet de remettre de l'empathie" là où la peur et l'incompréhension peuvent avoir détruit le lien.
Alliénor*, 25 ans, aurait rêvé d'avoir ce dialogue avec ses parents. L'année de ses 17 ans, la lycéenne entretient une relation à distance avec un étudiant de 22 ans, rencontré l'été précédent. Quand elle annonce à sa famille vouloir le rejoindre pendant les vacances, "ça devient une affaire d'Etat". "Je me retrouve face à dix adultes qui s'engueulent pour savoir si j'ai le droit defaire ma première fois", livre la jeune femme. "Dépossédée de [son] intimité", elle vit très mal ces semaines où ses intentions sexuelles sont disséquées. Sa mère lui lâche qu'elle veut "aller le voir uniquement pour se faire baiser", avant de finalement céder_._ A son retour, la lycéenne découvre une carte sur son lit, qui lui laisse, encore aujourd'hui, un souvenir "glaçant". Elle y lit : "As-tu été bien sage ?"
Avec le recul, Alliénor, si elle ne qualifie pas cette histoire de "toxique", admet que la différence d'âge pesait. Au quotidien, l'écart était palpable : elle révisait le bac quand lui présidait une association étudiante et donnait des cours à des filles de son âge.
"Aujourd'hui, jamais je ne me verrais m'intéresser à un terminale. C'est délirant."
Alliénor*, 25 ans
à franceinfo
Son histoire fait écho à celle d'Aurélie*, 45 ans, qui a fréquenté un homme de 22 ans, pompier, quand elle en avait 17 et était sur les bancs du lycée. Sa mère, "dans un rapport de confiance", n'a pas tenté de freiner l'histoire, tout en lui parlant de contraception pour éviter une grossesse non désirée. Une réaction aux antipodes de l'alerte rouge déclenchée cinq ans plus tôt, lorsqu'Aurélie, alors âgée de 13 ans, lui avait annoncé être amoureuse d'un homme de 20 ans. Là, sa mère n'avait pas laissé passer. "Un jeune de cet âge n'a pas les mêmes pensées qu'une fille de 13 ans", lui répétait-elle, estimant que "ça pouvait mal tourner". Trente ans plus tard, la quadragénaire se dit "reconnaissante" envers sa mère d'avoir joué ce rôle de rempart et assure qu'elle agirait "de la même façon" si l'histoire se répétait pour sa filleule.