De "serial lover" à voleur en série : sur la piste d'un escroc en cavale
SOURCE:France Info
Depuis une vingtaine d’années, cet homme arnaque des dizaines de femmes seules : il dérobe leurs économies avant de se volatiliser. La cellule investigation de Radio France a enquêté sur cet homme aux multiples visages qui échappe à la justice. De guerre lasse, certaines victimes se sont lancées à sa recherche.
Depuis une vingtaine d’années, cet homme arnaque des dizaines de femmes seules : il dérobe leurs économies avant de se volatiliser. La cellule investigation de Radio France a enquêté sur cet homme aux multiples visages qui échappe à la justice. De guerre lasse, certaines victimes se sont lancées à sa recherche.
Automne 2023. C'est une immense frise chronologique de deux mètres de long scotchée sur le grand mur blanc du bureau d'Ève Champavier, une agricultrice de 43 ans qui vit dans une ancienne ferme isolée dans les hauteurs de Gap (Hautes-Alpes). Cette frise est son œuvre. Elle y travaille d'arrache-pied depuis plusieurs mois après avoir été escroquée par un certain "Romain Bennat". Un bel homme, sportif aux yeux verts et cheveux poivre et sel, qu'elle a rencontré sur Tinder.
Il se dit ingénieur concepteur de bateaux de course du Vendée Globe, célibataire et en vacances dans la région. Ève vit seule dans sa ferme après avoir perdu son compagnon : "Il y avait plein de travaux à faire, rien ne fonctionnait. J'étais en galère et lui, il est arrivé en disant : "Si tu veux, je peux rester deux jours et te réparer ton vieux tracteur". L'escroc reste finalement un mois et demi chez elle, se rend indispensable et se fait entretenir, prétextant un problème de carte bleue.
Puis, il se volatilise du jour au lendemain, sans que son hôte ne se doute de quoi que ce soit. "Il est super fort, il gagne votre confiance en étant hyper respectueux, il ne fait pas de drague lourde..." D'autant que "Romain" se présente comme un homme généreux : "Il dit qu'il gagne tellement d'argent qu'il souhaite le redistribuer et fait souvent du bénévolat avec des jeunes pour leur donner un coup de main'. Surtout, "Romain" a l'art de faire rêver Ève, comme dans ce texto avec la photo d'un splendide voilier voguant dans des eaux turquoise, et cette légende "C'est tous (sic) ce que je procède [ndlr : possède] avec ma moto aujourd'hui".
Message envoyé par “Romain” à Eve, une de ses victimes, avec son soi-disant voilier. (DR)
Un style de vie qui plaît beaucoup à Ève, passionnée de bateau. Laquelle finit par imaginer refaire sa vie avec ce marin. Le départ précipité de son nouveau compagnon un mois et demi plus tard n'en est que plus brutal : outre la trahison sentimentale, elle s'aperçoit qu'il est parti avec sa moto quasi neuve – une grosse BMW –, sa carte bleue et des affaires de bivouac.
Humiliée et folle de rage, Ève se lance alors dans une véritable traque : "Il a réveillé une guerrière en moi parce que j'ai réalisé que je n'étais sûrement pas la seule. Dès le lendemain, j'ai posté mon histoire partout sur Facebook avec sa photo et celle de ma moto. Je me dis alors que je vais le retrouver et arrêter tout ça".
Beaucoup de personnes reconnaissent l'arnaqueur et la contactent. Pour s'y retrouver dans cette masse d'informations, elle a donc l'idée de réaliser la grande frise chronologique qu'elle accroche à son mur, telle une enquêtrice chevronnée : "Cela me permettait de voir ses déplacements sur les deux années où j'avais des informations sur ses passages dans des fermes, les lieux où il était allé, comment il se faisait appeler, le nom des victimes".
Dans sa recherche, la piste des motards s'avère fructueuse : "J'ai reçu un accueil hyper chaleureux, raconte-t-elle_. Des motards me disaient : on se balade dans ce secteur avec les GoPro_ [NDLR : des caméras légères] allumées, parce qu'il a été vu dans ce coin. On revisionne tout le trajet pour être sûr de ne pas l'avoir loupé." "Romain" finit par être repéré à la Bourboule, dans le Puy-de-Dôme, mais le temps que la gendarmerie entre en action, il est déjà loin. "Ma moto était très importante, fulmine Ève, parce que j'avais pas mal de difficultés financières à la ferme et je m'étais dit qu'en dernier recours je pourrais la vendre pour récupérer environ 5 000 euros. En partant avec, il sait qu'il m'enlève ma dernière bouée de secours". Le préjudice d'Ève s'élève à 8 000 euros. Elle dépose plainte.
Le cas d'Ève n'est pas isolé. L'arnaqueur a berné d'autres agricultrices telle que Caroline Banc, 40 ans. Elle s'est installée il y a cinq ans près d'Uzès dans le Gard, après avoir été salariée dans l'industrie agroalimentaire. Seule dans sa ferme, elle passe un jour une annonce sur Le Bon Coin afin de trouver quelqu'un pour l'aider dans son projet de fromagerie.
L'escroc répond en se présentant comme "Paul", et là encore, fait très bonne impression. "Il avait des grandes connaissances en mécanique, se souvient-elle, et il m'a réparé ma voiture, ce qui m'a quand même bien aidée. Et puis il m'a dit : 'je vais te réparer ton toit qui fuit.' Et comme il était très efficace et très motivé, il a demandé très vite à avoir de l'autonomie, parce qu'il voulait être tout seul tout le temps."
Caroline, à qui l'escroc a volé toutes ses économies, 15 000 euros. (Nicolas Dewit / Cellule investigation de Radio France)
Trois semaines plus tard, comme à son habitude, "Paul" décampe en emportant les économies de Caroline : "Il a pris tout mon cash, tout ce que j'avais mis de côté pour la pérennité de mon exploitation en cas de coup dur". Sauf que, cette fois, l'arnaqueur semble avoir fait preuve de beaucoup d'ingéniosité pour trouver ce magot_. "Pendant mes travaux, j'avais monté un mur et dans le creux du parpaing, j'ai mis un bocal avec de l'argent. Avec plusieurs rangées de parpaings par-dessus. De l'extérieur, on ne voyait rien",_ explique-t-elle_._ Avec le recul, elle comprend mieux pourquoi ses chiens aboyaient toutes les nuits lorsque "Paul" était installé chez elle : "Il devait chercher l'argent pendant que je dormais.Je pense qu'il avait un détecteur de métaux, mais il fallait avoir l'idée de chercher dans les murs." Caroline a perdu 15 000 euros dans cette affaire et a déposé plainte.
Parfois, l'arnaqueur profite de ses déplacements pour duper plusieurs femmes en même temps, dans une même zone géographique. Stéphanie, une autre agricultrice de 51 ans qui vit seule avec ses trois enfants dans un village des Hautes-Pyrénées, s'en est aperçue par hasard. Elle avait proposé à l'escroc, qui se faisait alors appeler "Maël", de venir l'aider sur sa ferme, après avoir subi plusieurs opérations lourdes d'un sein, de l'utérus et du dos.
Au début, il est serviable, il effectue des travaux de soudure et réalise même une mare aux canards. Puis, un beau jour, prétextant devoir acheter des matériaux pour faire de nouveaux travaux, il obtient une avance en liquide et disparaît sans plus donner de nouvelles. Elle en aura plus tard, quand une inconnue l'appelle. Elle non plus n'a plus de nouvelles de "Maël", et s'inquiète après qu'il se soit évaporé dans la nature avec une grosse somme d'argent qu'elle lui avait donnée pour, là encore, acheter des matériaux. "Tu ne le reverras pas", lui répond Stéphanie, sidérée de réaliser qu'elle a affaire à un escroc en série. Elle s'est fait voler 1 200 euros et a déposé plainte, à son tour.
Cet homme aux multiples identités ne s'en prend pas qu'à des agricultrices isolées dans leur ferme. Mathilde est une ancienne infirmière psychiatrique divorcée qui élève seule son fils. L'homme lui fait croire qu'il souhaite refaire sa vie avec elle. La cellule investigation de Radio France l'a rencontrée en Nouvelle Aquitaine. Aujourd'hui âgée de 43 ans, elle explique avoir eu un coup de foudre quand elle l'a rencontré sur Tinder. Elle en conserve un souvenir intact : "Tout a commencé un vendredi soir, en avril 2022, quelques jours après mes 40 ans. J'ai cru à un cadeau du destin. J'étais persuadée que j'avais rencontré l'homme de ma vie".
Lui se présente sous le faux nom de Frédérick Le Cam et prétend être le neveu du célèbre navigateur Jean Le Cam. Cette fois, sa couverture professionnelle est "homme d'affaires" : "Il m'a dit qu'il avait vendu son entreprise de construction de maisons écologiques en Bretagne pour se mettre à son compte et qu'il cherchait un endroit où s'installer, poursuit Mathilde_. Et comme par hasard, il avait une proposition de travail pas très loin de chez moi, dans un village à côté. La vie était belle et je lui ai ouvert les portes de ma maison"._
Une fois installé chez elle, l'escroc déroule son mode opératoire, qu'il adapte en fonction de chacune de ses victimes. Mathilde est passionnée de sport, lui aussi. Elle aime la nature, tout comme lui et il partage ses valeurs d'humanité. Surtout, il se montre très attentionné et valorisant avec elle. Enfin, comme au commencement de chaque rencontre, l'argent n'est pas un problème : "Il faisait les courses, préparait à manger. Il payait beaucoup de choses, m'offrait des cadeaux. C'est aussi pour cela que je n'ai pas vu en lui quelqu'un qui venait profiter de moi, je pensais qu'il avait beaucoup d'argent, donc je n'avais pas de doutes à ce sujet."
Rapidement, "Frédérick" fait part à Mathilde de son grand projet : emménager avec elle et son fils dans une grande maison, qu'il a choisie, en attendant d'en faire construire une. Il lui propose aussi de la salarier dans sa nouvelle entreprise. "Je quitte mon appartement et mon emploi pour vivre ma nouvelle vie ici", soupire Mathilde aujourd'hui, au pied de la maison dans laquelle elle a accepté de revenir pour la première fois. Une maison en pierres avec un étage et une cheminée, en haut d'un vallon, isolée de tout, avec un jardin magnifique au milieu d'un parc de 80 hectares. "C'est une sorte de caméléon. Il s'adapte complètement aux personnes qu'il a en face. Et donc il sait exactement comment il doit être pour charmer la personne."
L'escroc aux milles visages. (Nicolas Dewit / Cellule investigation de Radio France)
La lune de miel ne dure pas longtemps. "Au bout de deux mois, l'argent manque. C'est le début des histoires pour justifier le fait qu'il n'en a pas. Il invoque un problème de carte bleue", raconte encore Mathilde. C'est elle qui paye le loyer de la nouvelle maison. Et comme elle a démissionné et n'a pas de revenus, elle doit piocher dans ses économies. "Plein de signaux commençaient à s'allumer, car rien ne se concrétisait. Mais j'étais sous emprise, comme sous hypnose". Trois ans plus tard, Mathilde y voit plus clair : "Il passait des faux appels et parlait devant moi, soi-disant, à des gens. Il faisait sonner son téléphone, je pense qu'il programmait des alarmes et avaient des conversations qui étaient toutes 'fake'".
C'est une histoire de bateau qui agit comme un déclic sur l'infirmière. "Il m'avait dit qu'il avait un voilier et qu'il était en train de le vendre via une agence spécialisée. Pas un petit bateau. Un très beau voilier, qui valait le prix d'un bel appartement." l'argent n'arrivant pas, Mathilde envoie un mail au vendeur du bateau dont "Frédérick" lui a montré le site internet. "Il m'a répondu qu'il ne vendait plus de bateaux depuis dix ans". Elle est saisie de stupeur : "J'ai alors la preuve concrète que tout est faux. Donc je percute qu'il n'y aura jamais d'entreprise et jamais de projet. Elle comprend à qui elle a affaire : à un mythomane."
Mathilde est déterminée à lui faire comprendre qu'elle n'est plus dupe. Prudente, elle prend le soin auparavant de lire des ouvrages spécialisés sur la mythomanie et comprend qu'une fois démasqué, un mythomane peut parfois devenir violent. C'est pourquoi elle emploie la méthode douce avec lui : "Je ne lui ai même pas parlé du bateau. Je ne voulais pas y aller frontalement. Mais cela a suffi. Du peu que j'en ai dit, il a compris que je ne le croyais plus." Mathilde sait alors que leur relation est en train de basculer : "Il ne peut pas vivre sans son délire. Et s'il a en face de lui quelqu'un qui ne croit plus à son délire et qui quitte le film, ça le met dans la peur, dans l'inquiétude. Il est devenu agressif et m'a fait une espèce de scène de couple." Sans surprise, "Frédérick" claque la porte.
Sur le moment, Mathilde est soulagée. Mais très vite, elle craque. "Je m'effondre car j'ai tout perdu. j'ai quitté mon logement, démissionné de mon boulot. Je n'ai pas droit au chômage ni à aucune aide. Surtout, ses économies sont parties en fumée : "J'avais 15 000 euros de côté mais tout a fondu, car on était censés travailler mais ça n'a pas été le cas. Je payais tout en pensant qu'il était riche et qu'à un moment ou un autre, j'allais récupérer ce que j'investissais".
Mathilde reste cinq mois, seule, avec son fils dans la grande maison faute d'avoir un travail pour retrouver un logement. Une éternité : "J'avais peur qu'il débarque, je ne savais pas de quoi il était capable". Aujourd'hui, un sentiment domine : elle en veut à l'arnaqueur d'avoir donné de faux espoirs à son enfant. "Mon fils a entendu plein de fois de la part de Frédérick 'je ne t'abandonnerai jamais, je t'aime beaucoup'. Il manipule en jouant sur les émotions." Mathilde est encore abasourdie : "C'est quelque chose d'extrêmement glaçant de se dire : 'Je viens de vivre cinq mois avec un gars qui n'a aucune identité, aucune existence, comme un fantôme qui a traversé ma vie'".
Mathilde n'a pas déposé plainte et s'en explique : "Je ne me sentais pas victime. Il ne m'a pas volé ma voiture, il ne m'a pas volé d'argent. J'estimais que j'étais tombée sur un malade, un mythomane, et que j'avais été conne, que j'étais responsable..."
Si les sommes dérobées ne sont pas forcément toujours conséquentes, le choc est toujours violent. C'est ce qui s'est passé avec cette auto-entrepreneuse, qui élève seule sa fille de douze ans, près de Narbonne.
Lorsqu'elle croise la route de cet homme, elle économise de l'argent depuis plusieurs mois pour offrir à son enfant le concert de sa vie à Paris, un groupe de pop coréenne. La tirelire en forme de gros nuage est posée dans le salon et contient huit cents euros. "C'est un gros voyage, Paris. Donc on se sert la ceinture depuis six mois." Mais le jour où elle s'aperçoit que la tirelire de sa fille est vide, elle a du mal à y croire : "Ce n'est pas juste de l'argent qu'on met de côté, C'est la tirelire de mon enfant ! Elle est pleine d'affect cette tirelire."
Elle tombe d'autant plus de haut que la veille du vol, l'escroc lui a laissé ce message vocal d'une voix tendre et complice :
Message de l'escroc à l'une de ses victimes avant de l'avoir volée
"Coucou ma puce. Encore mille mercis de cet élan d'amour. Comme je te disais hier, je me rends vraiment compte des barrières que tu as défoncées pour pouvoir m'accueillir dans ta bulle, dans votre bulle. Je suis touché, vraiment. Je suis d'autant plus touché que vous êtes magnifiques. Rien que de vous regarder toutes les deux hier dans le canapé, de la voir [NDLR : la petite fille] faire la tortue, je ne sais pas comment elle faisait. Merci de ces moments. Plein de bisous." Là encore, l'autoentrepreneuse a déposé plainte.
Une autre victime a accepté de se confier à la cellule investigation de Radio France : Annabelle (*), enseignante de 43 ans. Nous la rencontrons dans le Grand Ouest, dans son logement social, autour d'un thé. En septembre 2023, elle sort profondément ébranlée de sa relation de quatre semaines avec cet homme. Une déception à la hauteur de la passion qu'elle a ressentie pour lui. Il prétend cette fois s'appeler Jules Parrot, né à Dublin, de parents soi-disant médecins reconvertis en éleveurs de chèvres dans les Hautes-Alpes. Il est censé revenir du Canada, être ingénieur et célibataire sans enfant.
Sachant parfaitement détecter les failles de ses victimes, il comprend vite qu'Annabelle traverse une période difficile. Elle est marquée par plusieurs déceptions amoureuses et par un deuil dans sa famille particulièrement douloureux. Elle est divorcée et vit seule avec ses deux enfants. Très vite, il joue parfaitement à l'amoureux comme dans ce texto qu'elle a accepté de nous montrer sur son téléphone : "Je crois que je serais heureux d'avoir un enfant avec toi. J'espère que je te rends heureuse ma chérie. Je t'aime comme un fou, tu n'imagines pas à quel point tu me fais évoluer, merci d'être là je t'aime. C'est incroyable comment je tiens à toi".
"En fait, explique Annabelle_, toute la journée il m'envoyait des messages_." Il lui fait aussi miroiter la maison de ses rêves, qu'il dit vouloir acheter pour y vivre avec elle et ses enfants. "Une maison splendide, se remémore-t-elle_, dans le quartier chic de la ville où je voulais habiter. Trois salles de bains, avec un beau jardin, une piscine à partager avec les voisins d'en face."_ Annabelle est d'autant plus enthousiaste qu'elle vit à l'époque dans un appartement insalubre qu'elle a du mal à chauffer. "Dans la chambre de mes enfants, je n'arrivais pas à avoir plus de treize degrés. Ils souffraient du froid. J’avais un petit poêle à gaz que j'alimentais constamment". Là encore, l'escroc vend du rêve aux enfants. "Ne t'inquiète pas, tu ne vas plus avoir froid la nuit". Ou encore : "Vous allez avoir chacun votre salle de bains, vous serez trop bien", s'indigne la maman.
Le message envoyé par Annabelle à l'escroc
Mais de maison, il n'y aura pas. l'homme invente une nouvelle entourloupe. Il fait croire à Annabelle qu'en versant 7 000 euros en liquide au notaire, cela fera baisser les frais. Elle se laisse convaincre, se disant que "C'est quand même la moindre des choses de participer", retire l'argent à la banque et le lui donne. Le lendemain, "Jules" disparait après avoir amené ses enfants à l'école et tiré le maximum d'argent autorisé avec sa carte bleue, qu'il lui rend. Sur le coup, elle a du mal à réaliser ce qui se passe et lui laisse plusieurs messages, complètement désemparée.
"Je pense comprendre, mais je n'arrive pas à croire que tu peux me faire ça. Je pensais que tu étais une belle personne. (...) Au moins, aie la décence de lire mes messages et de te rendre compte du mal que tu me fais. (...) Je ne te parle pas d'argent, je t'aime. Mais bon, je vois que ce n'était pas réciproque et que tu t'es un peu foutu de moi. Je pensais que tu étais vraiment une chance pour moi dans ma vie. j'espère ne pas me tromper. J’aimerais bien que tu me répondes, s'il te plaît. Tu me dois au moins ça. Je t'embrasse. Fort."
Annabelle dépose plainte à la gendarmerie le 6 septembre 2023. Le préjudice est de 15 000 euros pour elle. Toutes ses économies, en comptant l'argent pour le notaire, ainsi qu'une moto – une BMW noire – qu'elle a payée à "Jules", pensant qu'il la rembourserait. Ce à quoi s'ajoutent des vêtements de moto qu'il a achetés avec sa carte bleue. "Sans compter des objets très personnels comme mon enceinte connectée et ma crème de jour pour le visage", ajoute-t-elle, avec le sentiment de s'être fait voler une part de son intimité.
Aujourd'hui encore, Annabelle subit les conséquences de cette arnaque : "Le plus dur, C'est de ne pas pouvoir offrir un ordinateur à mon fils qui en a besoin pour ses études."
l'histoire ne s'arrête pas là. La cellule investigation de Radio France a également retrouvé la trace de cet escroc en série sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. En cet été 2024, il passe pour le parfait pèlerin avec une coquille Saint-Jacques accrochée à son sac à dos. C'est là qu'il séduit une jeune femme, Marie (*), venue seule pour tenter de se ressourcer, à la suite d'une histoire d'amour toxique. Tous deux marchent ensemble quinze jours durant.
Ils font une halte à Saint-Jean-Pied-de-Port, site somptueux du Pays basque, l'un des principaux points d'entrée du chemin et dernière étape dans les Pyrénées avant l'Espagne. Janis Bourdeau tient l'auberge du Pèlerin à Saint Jean Pied-de-Port, où ils ont dormi, et elle se souvient très bien d'eux : "Ils disaient qu'ils avaient eu un vrai coup de foudre. Pour moi, c'était crédible, ils se tenaient par la main et ils avaient de la lumière dans les yeux", dit-elle. "Comme un couple qui vient de naître, ajoute sa belle-fille Elisa, 19 ans et salariée de l'auberge. Ça ressemblait vraiment aux joies du premier jour. Je me souviens que quand ils sont arrivés, ils parlaient déjà d'enfant."
Une fois de plus, son charme opère. "C'est vrai que c'est quelqu'un qui a une bonne tête. On lui donnerait le bon Dieu sans confession. Il parle très bien. C'est un acteur formidable", lance la patronne de l'auberge.
Fidèle à son mode opératoire, l'homme commence à payer quelques additions. Puis très vite, prétextant à nouveau un problème de carte bleue, il se fait avancer les frais de séjour par sa compagne et finit par lui emprunter de l'argent ; 600 euros. Puis, il disparaît brusquement. Une marcheuse nommée Sarah a rencontré le couple en chemin. Elle était présente le jour où l'escroc s'est enfui : "Mariea compris qu'elle s'était fait arnaquer financièrement et moralement et a fondu en larmes, explique-t-elle. On ne s'attend pas du tout à ce genre de personnages sur le chemin de Compostelle", conclut la patronne de l'auberge.
Qui est vraiment cet arnaqueur aux multiples visages ? Selon les informations de la cellule investigation de Radio France, il s'appelle Frédérick Q., est âgé de 46 ans, et est né dans le Maine-et-Loire, où vivent encore ses parents. Contactés, ils nous ont fait savoir qu'ils ont coupé les liens avec lui depuis vingt ans et ne souhaitaient pas s'exprimer.
Selon un document judiciaire, il est né en 1979 en Loire-Atlantique. Ce même document atteste que son casier judiciaire comporte "quatre mentions" jusqu'en 2007 inclus, toutes pour des faits d'escroquerie. Pour autant, précise un gendarme, "cela ne signifie pas forcément qu'il a été condamné, mais cela veut dire qu'il est connu de la justice, peut-être après avoir été placé en garde à vue".
Nous avons découvert qu'il a vécu onze ans, de 2011 à 2022, avec la même femme. Peu après leur rencontre, naît une petite fille en 2012. La famille vit à bord d'un voilier dans un port du Grand Ouest. La maman travaille dans le domaine social. Lui donne des coups de main dans le port. "Je les voyais comme une jolie petite famille. Ils semblaient être vraiment un couple équilibré. Je les admirais", se souvient, ému, un capitaine de vieux gréement, yeux bleus et casquette sur la tête, un voisin de ponton, qui les a bien connus. "Pour tout le monde ici dans le port, c'était "Nico", poursuit-il. C'était quelqu'un de très ouvert, très communicatif, avec beaucoup de charisme."
Dans un port du Grand Ouest, un marin avait Frédérick Q. comme voisin de bateau. (Nicolas Dewit / Cellule investigation de Radio France)
Selon un document de justice que la cellule investigation de Radio France a pu consulter, "Nico" se présente "comme un réparateur de bateaux, alors qu'il n'a pas les qualifications requises dans ce domaine". Le capitaine se souvient qu'il "semblait tout à fait à l'aise. Il avait beaucoup de connaissances techniques. Il m'a même raconté qu'il avait fait une traversée de l'Atlantique avec son père quand il était jeune."
Le marin remarque toutefois que "Nico" sort peu en mer. "La seule fois où je l'ai vu, je me suis posé des questions. Il n'y avait pas de vent. Il était resté au large et tirait des bords, vent de travers, en faisant uniquement des allers-retours. Alors qu"ici, le lieu est magnifique. En naviguant un minimum, on peut aller dans beaucoup d'endroits très beaux. Et je me suis dit : 'C'est bizarre quand même pour quelqu'un qui sait naviguer'. j'ai commencé à me questionner sur le fait qu'il ait réellement une grande expérience en navigation". Mais le capitaine en reste là.
La vie s'écoule tranquillement pour la famille, jusqu'au jour où "Nico" accepte la proposition du propriétaire d'un grand voilier pour qu'il le retape afin qu'il traverse l'Atlantique. l'escroc accepte, mais ne fait aucun travail : "Je ne l'ai jamais vu travailler dessus, se souvient le marin. Je trouvais ça étrange, étant donné que le propriétaire devait partir en fin de saison : ça devenait urgent." L'affaire finit devant la justice. Car le propriétaire du voilier a versé une avance de 17 400 euros à Frédérick Q. et demande à être remboursé. C'est alors qu'il s'enfuit sans laisser de mot ni d'adresse, abandonnant femme et enfant.
En l'absence de l'escroc, sa compagne sera condamnée en décembre 2022 par la justice à rembourser les 17 400 euros au propriétaire du voilier. En 2025, un document judiciaire que la cellule investigation de Radio France a consulté précise que l'escroc s'est arrangé pour que sa compagne ne soit pas au courant de son arnaque.
C'est seulement lors de ce procès que sa compagne découvre qu'il a vécu avec elle sous un faux nom. Et, plus incroyable encore, qu'il a reconnu leur fille sous son vrai nom de famille, tout en lui expliquant qu'il ne l'avait pas déclarée pas sous son véritable nom, mais sous celui d'un ami.
Contactée par la cellule investigation de Radio France, l'ex-compagne a répondu par SMS : "Cet homme n'a plus sa place dans notre vie (...). J'ai dû me battre pour m'en sortir psychologiquement et financièrement. j'assume seule depuis bientôt 4 ans ma fille (...) et c'est sûrement mieux ainsi. j'aimerais pouvoir tourner cette page et réussir à refaire confiance, ce qui m'est encore très difficile à ce jour."
L’ex-compagne de Frédérick Q a répondu à la cellule investigation de Radio France. (DR)
En novembre 2023, l'arnaqueur est interpellé par la gendarmerie de Tarbes (Hautes-Pyrénées). Cette arrestation fait suite à la plainte d'Annabelle (*), déposée quelques mois plus tôt. "Il a été arrêté devant un réparateur de moto, alors qu'il faisait changer un pneu, explique-t-elle. Il a fait 24 heures de garde à vue et a tout avoué. Il a reconnu qu'il était parti avec 7 000 euros et ma moto."
Un extrait d'un document judiciaire confirme qu'il reconnaît les faits devant les gendarmes. Mais il n'exprime pas de regrets : "Lors de ses auditions, [M. Q.] reconnaît les faits qu'il explique par ses propres difficultés administratives, sans pour autant manifester une réelle prise de conscience du trouble causé, de sorte qu'il ne présente pas de garanties suffisantes pour éviter la réitération de l'infraction."
Pour les victimes, la violence dans ce type d'arnaque sentimentale est importante, même s'il n'y a pas de violence physique, explique Emma Oliveira, psychologue clinicienne qui a travaillé 18 ans dans la police judiciaire : "Au-delà de la désillusion amoureuse, vient s'ajouter la réalité brutale. Parce que c'est une trop belle histoire. Il y a aussi toute cette éducation féminine qui nous pousse, nous les femmes, à vouloir croire aux contes de fées. Donc quand ça se transforme en cauchemar et qu'au-delà d'une désillusion amoureuse il y a une arnaque financière, C'est encore plus douloureux narcissiquement. C'est une double trahison."
À ce sentiment de trahison, s'ajoute le sentiment de culpabilité que ressentent les victimes d'avoir été dupées de la sorte. "On a tellement honte !, confie Stéphanie_. On se dit que c'est notre faute. Ce gars m'a laissée comme une serpillière. Si on n'est pas assez fort, on peut y laisser sa peau"._
Annabelle (*) de son côté a mis du temps à se reconstruire : "J'étais sous emprise complète. Je ne jurais que par lui. Si quelqu'un m'avait dit 'cet homme est un escroc', je ne l'aurais pas cru."
Les victimes vivent aussi très mal le fait que l'homme court toujours. En effet, après son interpellation en novembre 2023, il est placé en garde à vue et immédiatement relâché. Une décision qui laisse perplexe un ancien gendarme : "Il aurait pu être placé sous contrôle judiciaire et devoir pointer régulièrement à un commissariat ou dans une gendarmerie. Car il n'a pas de domicile fixe et il n'est pas certain qu'il se présente à une convocation devant un tribunal. s'il le veut bien, il le fera, mais dans le cas contraire, il restera dans la nature."
C'est effectivement ce qui se passe en mars 2024. Frédérick Q. ne se présente pas à son audience devant le tribunal correctionnel de Tarbes. Pas plus qu'à celle du 24 juin 2025. Il est alors condamné à deux ans de prison ferme pour escroquerie, en son absence. Depuis, il est aussi visé par un mandat d'arrêt. Et pour les victimes, il est incompréhensible qu'il ne soit pas encore sous les verrous.
Selon un gendarme, cela s'explique par le fait que cette affaire n'est pas prioritaire : "L'inscription en mandat d'arrêt, ça veut juste dire qu'on le recherche, à la suite d'une condamnation par un tribunal. Mais il n'y a personne qui va se lever le matin en disant : 'Tiens, je vais le chercher'. Ça, c'est dans l'imaginaire collectif. En réalité, cela dépend du niveau de dangerosité des personnes. s'il y a un évadé dangereux, là, oui, il y a un groupe spécialement dédié à sa recherche. Mais pas dans une affaire sans violence physique."
C'est dans ce contexte qu'en octobre 2025, deux victimes de l'arnaqueur décident de se lancer elles-mêmes à sa recherche. La première, Ève, était déjà partie sur ses traces à l'aide d'un groupe de motards. Sans succès. La seconde, Caroline, est l'agricultrice dont il a volé l'argent bien caché dans un mur de sa ferme. Toutes deux se sont retrouvées par l'intermédiaire d'un groupe Facebook créé par plusieurs victimes. Dès lors, les deux femmes vont mobiliser toute leur énergie et leurs réseaux pour tenter de retrouver l'escroc. Et pour cela, elles cherchent à le piéger en postant de fausses annonces. Leur opiniâtreté va finir par payer. "Ça y est, il a répondu", nous explique par message vocal, Caroline, le 16 octobre 2025.
Le soir-même, Ève appelle Frédérick Q. sur le numéro de téléphone qu'il a laissé sur l'annonce qu'elle et Caroline ont postée sur Le Bon Coin. Ève se fait passer pour la femme qui cherche de l'aide pour effectuer des travaux dans sa maison_. "J'ai rénové plusieurs maisons,_ lui explique l'homme au téléphone, ne semblant pas la reconnaître. A un moment donné, soit il fallait être milliardaire, soit il fallait être démerdard. Et du coup, j'ai été démerdard."
Appel entre Eve et l'escroc
En raccrochant, Ève est formelle. Il s'agit bien de l'escroc. Elle a reconnu sa voix, ses intonations et son vocabulaire. A partir de ce moment-là, les deux femmes décident de lui tendre un piège dans la ville où elles l'ont localisé, à proximité de Lyon. Et d'appeler ensuite la gendarmerie.
Mais les deux femmes réalisent qu'elles se mettent en danger. Elles décident de demander à plusieurs gendarmeries de prendre le relais, dont celle du Gard où Caroline a déposé plainte. Mais elles trouvent le temps long. "On est comme deux cruches à attendre collées à nos téléphones, raconte Caroline, le 19 octobre 2025_. On essaye de se rassurer en se disant que les différentes gendarmeries ont pris les choses en main et qu'il est en prison aujourd'hui, mais on n'y croit absolument pas."_
Eve et Caroline élaborent un piège pour retrouver l'escroc. (Nicolas Dewit / Cellule investigation de Radio France)
Selon les informations de la cellule investigation de Radio France, une demande d'autorisation de géolocaliser l'escroc aurait été faite, mais n'aurait pas abouti. l'escroc est toujours en liberté et Caroline a beaucoup de mal à l'accepter : "Ça me rend dingue, dit-elle. Toute cette énergie que je déploie pour leur donner toutes les informations sur un plateau… Et derrière, l'autre, il court toujours."
Comment expliquer une telle situation ? Interrogé, le chef de la gendarmerie du Gard, le général Emmanuel Casso, "comprend le sentiment de délaissement des victimes", mais rappelle que les procédures en matière d'enquête sont très strictes : "Nous sommes contraints d'intervenir dans un cadre juridique de procédure plus contraint que ce que peut faire une personne seule. Nous ne pouvons pas nous faire passer pour quelqu'un d'autre pour interpeller quelqu'un. Nous sommes obligés de respecter une loyauté de la preuve. C'est le code de procédure pénale français qui l'impose."
Le chef de la gendarmerie du Gard, le général Emmanuel Casso, “comprend le sentiment de délaissement des victimes” mais assure traiter “en priorité les affaires d'atteinte aux personnes.” (Nicolas Dewit / Cellule investigation de Radio France)
Le général Casso ajoute traiter "en priorité les affaires d'atteinte aux personnes" : "Aujourd'hui dans le Gard, une femme est victime de violence toutes les six heures. Nous enregistrons près de 27 000 crimes et délits par an. Il faut donc prioriser les moyens que nous sommes capables d'engager sur chacune des plaintes qu'on reçoit."
Un argument difficilement audible pour Stéphanie qui estime qu'on ne prend pas suffisamment au sérieux le préjudice psychologique des victimes : "L'impact qu'il a sur les gens n'a rien de physique, C'est tout dans la tête.Il n'a tué personne, n'a violé personne, n'a battu personne, n'a pas touché à des gosses. Il a pris de l'argent mais on le lui a donné de notre plein gré - à part chez les gens chez qui il a volé. Devant un juge, on va passer pour des imbéciles !"
"Le problème, c'est que dans cette affaire, les plaintes sont dispersées à travers la France. Ce qui pourrait faire avancer le dossier, ce serait une plainte collective", avance un gendarme. Certaines victimes y pensent désormais sérieusement.