En adoptant l'euro, la Bulgarie s'ancre à l'Europe malgré ses doutes
SOURCE:France Info
Le petit Etat des Balkans est le 21e pays à adopter la monnaie unique européenne, sur fond de crise économique et politique. Un choix europhile assumé par une partie de la classe politique, mais contesté par une part importante des bulgares.
Le petit Etat des Balkans est le 21e pays à adopter la monnaie unique européenne, sur fond de crise économique et politique. Un choix europhile assumé par une partie de la classe politique, mais contesté par une part importante des bulgares.
L’Union européenne en 2007, l’espace Schengen en 2025 et maintenant la zone euro : ce 1er janvier 2026, la Bulgarie parachève son intégration aux structures de l’Europe unie en adoptant l'euro. Confronté à une crise politique persistante, le pays espère que la monnaie unique européenne va doper ses échanges commerciaux. Sept élections législatives en quatre ans, et bientôt un huitième scrutin : la Bulgarie est confrontée à une instabilité politique chronique. Le 11 décembre dernier, une série de manifestations massives – jusqu’à 150 000 personnes dans les rues de Sofia – a provoqué la démission du Premier ministre Rossen Jeliazkov. Il sera resté moins de onze mois Premier ministre.
Incapable de faire adopter un budget – le premier en euros – marqué par des hausses d’impôt massives, Rossen Jeliazkov a surtout cristallisé la colère des manifestants contre la corruption, un mal endémique que la Bulgarie ne parvient pas à juguler. Du 26 novembre au 10 décembre, quatre manifestations ont eu raison de son gouvernement, avec la Génération Z en tête de cortège, ces jeunes urbains souvent formés dans les grandes universités occidentales et qui connaissent une autre société que celle des Balkans. Rossen Jeliazkov était menacé par une motion de censure à l’Assemblée nationale ; il a préféré prendre les devants en annonçant sa démission, moins de trois semaines avant l’entrée dans la zone euro.
Cette échéance-là constituait le seul ciment d’une coalition très composite autour du GERB, le parti conservateur de Roussen Jeliazkov : elle rassemblait des forces aussi disparates que les ex-communistes du Parti socialiste bulgare, la formation populiste de droite Il y a un tel peuple (ITN), dirigée par le chanteur de rock et animateur de télévision Slavi Trifonov, et le Mouvement pour les droits et libertés-Nouveau départ qui regroupe les minorités turques, roms et pomaks, parti dirigé par l’oligarque Delian Peenski, poursuivi aux Etats-Unis et au Royaume-Uni pour détournement de fonds. Point commun de ces forces politiques disparates : l’engagement pro-européen dans un pays historiquement europhile.
Dans le nord du pays, sur les bords du Danube qui marque la frontière avec la Roumanie, il est une ville qui symbolise cette europhilie et l’espoir d’un renouveau européen : Roussé, 170 000 habitants, quatrième ville de la Bulgarie et le port fluvial le plus important du pays.
Roussé en bulgare, "Rousstchouk" en turc, la "Petite Vienne" ou "Vienne des Balkans", a connu un âge d’or au XIXe siècle et jusqu’à la moitié du XXe siècle, sous l’Empire ottoman puis au sein du jeune royaume bulgare. Son patrimoine témoigne d’un riche passé cosmopolite, au point de rencontre de l’Empire ottoman et l’Europe centrale. En 1866 y est construite la première ligne de chemin de fer en terre bulgare, qui la relie à Varna, sur les bords de la mer Noire. Cette ville de tous les possibles accueille des théâtres, des bibliothèques, des écoles, des hôpitaux, des parcs, des hôtels, des musées, des grandes sociétés d’assurances, des consulats et une maison d'édition, la première du pays. En 1897, s’y déroule la première séance de cinéma de Bulgarie. De grands architectes arrivent de Vienne pour développer et embellir cette ville, qui profite à plein des relations commerciales nouées avec les marchands allemands descendant le cours du Danube.
Cette histoire est aussi l’histoire familiale d’Elias Canetti, prix Nobel de littérature 1981, auquel un parcours touristique est consacré dans le centre-ville de Roussé. Né en 1905, devenu ensuite citoyen britannique, Elias Canetti décrit dans ses livres son enfance dans cette ville extraordinaire où "dans la même journée, on pouvait entendre sept à huit langues différentes", le bulgare, le turc, le roumain, le grec, l’albanais, l’arménien, le rom, l’ukrainien et le ladino, langue des Juifs séfarades dont fait partie Elias Canetti.
Quatre-vingts ans après l’instauration du régime stalinien et de son rideau de fer aux portes des pays satellites de l’Union soviétique, cette Bulgarie danubienne de la Belle époque peut-elle renaître grâce à l’ancrage européen ?
A Roussé, l’adhésion du pays à l’UE a provoqué la suppression des postes frontières avec la Roumanie et l’arrivée massive de touristes roumains et des Balkans occidentaux, qui traversent librement le Danube pour faire des achats en Bulgarie et redécouvrir l’architecture de la ville, marquée par l’influence viennoise. Le tourisme religieux se développe également autour du monastère orthodoxe de Basserabovo et de ses icônes. Les menus des restaurants sont écrits en roumain, les vendeurs des magasins sont bilingues et une zone économique transfrontalière est en train de se former – en attendant les touristes venus d’Europe occidentale, attirés par les stations balnéaires bulgares sur la mer Noire comme Varna, particulièrement prisée des Français.
Le tourisme a généré cette année environ 8% du PIB bulgare, et devrait fortement bénéficier du passage à l'euro. Pourtant l’adoption de la monnaie unique ne fait pas l’unanimité dans la population. Selon la dernière enquête d'opinion d’Eurobaromètre, l'institut de sondage de la Commission européenne, 49% des Bulgares y sont opposés. L'inquiétude est particulièrement palpable dans les zones rurales pauvres. Au cours de l'été, un mouvement de protestation réclamant de "garder le lev bulgare" est apparu, à l'initiative notamment de partis d'extrême droite et prorusses, jouant sur les craintes des Bulgares de voir les prix grimper.
Avant même l'entrée effective dans l'euro, les prix des denrées alimentaires ont augmenté de 5% sur un an en novembre, selon l'Institut national de statistique, soit plus du double de la moyenne de la zone euro. L'immobilier s'est lui envolé de 15,5% au deuxième trimestre, soit trois fois plus que la moyenne dans la zone euro.
Pour tenter de rassurer, le parlement bulgare a renforcé au cours de l'été les organes de contrôle chargés d'enquêter sur les hausses brutales des prix et de freiner toute flambée "injustifiée" liée au passage à l'euro. Surtout, pour ses défenseurs – notamment les gouvernements successifs qui ont poussé à son adoption – l'euro va permettre de dynamiser l'économie du pays, de renforcer ses liens avec l'Ouest de l'Europe et de le protéger de l'influence de la Russie.