"Il s'agit d'inégalité autant que d'illégalité" : ce qu'il faut retenir du livre de Judith Godrèche sur sa relation avec Benoît Jacquot | Retrui News | Retrui
"Il s'agit d'inégalité autant que d'illégalité" : ce qu'il faut retenir du livre de Judith Godrèche sur sa relation avec Benoît Jacquot
SOURCE:France Info
Dans "Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux", l'actrice devenue l'un des visages du mouvement #MeToo, raconte la relation d'emprise avec Benoît Jacquot alors qu'elle avait 14 ans.
Dans "Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux", l'actrice devenue l'un des visages du mouvement #MeToo, raconte la relation d'emprise avec Benoît Jacquot alors qu'elle avait 14 ans.
C'est un récit mémoriel cru et bouleversant. Dans son livre Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux, paru vendredi 9 janvier 2026 aux éditions du Seuil, Judith Godrèche revient sur son adolescence placée sous la coupe du réalisateur Benoît Jacquot, de vingt-cinq ans son aîné. L'actrice y mêle des éléments autobiographiques, analyse et pièces à conviction : dessins, poèmes, photographies, lettres.
Alors qu'elle a déposé plainte contre Benoît Jacquot et Jacques Doillon en février 2024 pour viol sur mineur, l'actrice de 53 ans tente de se réapproprier son histoire en revenant sur sa relation intime avec le cinéaste, appelé "BJ" dans le livre, entre 1986 et 1992. Le réalisateur a depuis été mis en examen en juillet 2024 pour viol, agression sexuelle et violences volontaires par conjoint, ainsi que pour viol sur mineure. Jacques Doillon, qui conteste les faits, a quant à lui déposé une plainte pour diffamation contre Judith Godrèche, qui a été mise en examen.
Voici ce qu'il faut retenir du livre dont le titre est emprunté à une affiche aperçue dans la salle d'attente de la brigade des mineurs, où sont recueillis les témoignages d'enfants victimes de violences sexuelles. Dont le sien.
Sur sa relation avec un homme adulte
Plongée très tôt dans le monde des adultes, l'actrice raconte sa rencontre avec Benoit Jacquot, à l'âge de 14 ans. "Savez-vous qu'il était ma maison ? Oui, il s'était positionné en repère. La boussole, le socle", écrit Judith Godrèche. Trois décennies plus tard, elle s'interroge :
"Comment aime-t-on une enfant dont on fait sa femme tout en sachant qu'elle est une enfant ?"
Judith Godrèche
dans "Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux"
Dans le livre, l'actrice décrit le réalisateur comme "un père adoptif avec qui on couche, mais avec lequel aucune égalité n'est possible". Et de poursuivre : "Il s'agit d'inégalité autant que d'illégalité. Si l'enfant aime BJ comme un père, comment BJ aime-t-il l'enfant ?"
Très vite, la jeune comédienne se dit plongée dans une relation hypersexualisée sans comprendre "tout l'univers de ce sexe”. Comme beaucoup d'autres enfants victimes de violences sexuelles, l'actrice décrit un monde qui la dépasse :
"Dans les faits, un sexe d'adulte n'est pas fait pour mon sexe de 14 ans. La taille, certes, mais aussi tout l'univers de ce sexe. Qui est-il ? A quoi sert-il ? Quel monde s'exprime à travers lui ? Le sexe de BJ coupait. Un sexe tranchant. Animé de drôles d'intentions."
Aujourd'hui, Judith Godrèche raconte son incompréhension face à la découverte de la sexualité, alors que le cinéaste l'entraîne "sur son lit sous prétexte de devoir comprendre qui [elle est] vraiment".
"A 14 ans, je n'avais pas situé l'emplacement des choses. (...) A l'heure où je suis entre les mains de cet homme, je ne sais rien."
Judith Godrèche
dans "Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux"
"Il y a deux trous situés à une courte distance l'un de l'autre. Dans l'un des deux, il donne des coups de scie. Il appelle ça mon con", témoigne-t-elle encore. L'actrice évoque "une vie de grande sans rien y comprendre". "Parce que plus personne ne te considérait comme une enfant", note une camarade rencontrée sur un tournage, dans une lettre adressée à Judith Godrèche et partagée dans ce livre.
Sur l'emprise exercée par le cinéaste
Dans son livre, Judith Godrèche décrit le chantage au suicide comme un levier central de l'emprise exercée par Benoît Jacquot. Lorsqu'elle tente de partir après cinq années de vie commune, la fuite est immédiatement entravée, "une main géante s'est rapidement refermée sur moi pour me traîner en arrière, me faire rebrousser chemin", suivie de la menace répétée : "Je vais me tuer".
L'actrice raconte la terreur face à cet "adulte puissant" et la peur d'être tenue pour responsable de sa mort. "Cette main était le porte-parole de sa souffrance, celle de mon maître, mon geôlier. Un adulte puissant fait trop peur quand il souffre. Cette terreur est insoutenable. Faire mal au meurtrier. Impensable", écrit-elle. Face à cet effondrement mis en scène, toute tentative de rupture devient impossible : rester lui apparaît alors comme la seule issue.
Par ailleurs, en s'appuyant sur ses souvenirs, recoupés par des lettres de personnes qui l'ont côtoyée, Judith Godrèche documente l'enfermement progressif dans lequel elle se trouvait.
"Il me prêtait ses amis, mes relations passaient par lui."
Judith Godrèche
dans "Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux"
Des traces écrites viennent étayer ce contrôle, cette emprise : "Ne t'inquiète pas, je n'appellerai plus chez toi", lui avait confié une amie d'enfance. Une camarade, Carine, se souvient l'avoir interrogée sur son absence aux repas collectifs pendant les tournages : "Parce que mon fiancé ne veut pas que je mange avec tout le monde", lui avait-elle répondu à l'époque. Dans une lettre, la comédienne évoque son "regard triste", sa "solitude", la rareté de ses éclats de rire et la distance qui la séparait peu à peu des autres enfants du tournage.
"Les hommes de mon enfance aimaient voler mes mots", écrit Judith Godrèche. Dans Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux, elle raconte que la domination qu'elle subissait adolescente passait aussi par le pillage de son écriture. A 15 ans, Jacques Doillon – qu'elle accuse aujourd'hui de viol – lui propose ainsi un film "sur elle", à condition qu'elle l'écrive. Elle rédige alors une soixantaine de pages, enregistrées au fil de leurs rencontres quotidiennes. Le projet devient La Fille de quinze ans, sans qu'elle ne soit "créditée au générique", malgré l'intervention de son agente. "Voler les mots, violer les corps" : l'actrice dénonce cette dépossession par cette formule.
Sur l'aveuglement du monde du cinéma
Dans son livre, Judith Godrèche pointe aussi la responsabilité de la presse et du milieu du cinéma, qui ont pendant des décennies relayé sans distance le récit d'une "histoire d'amour consentie" avec Benoît Jacquot. Elle critique ainsi la "romantisation de la violence" dans les journaux et un cinéma d'auteur où "apparaissent inlassablement des jeunes filles dont le destin de personnage sera d'être violées". L'actrice élargit la critique à une société qui ne cherche pas le mal où il est vraiment, préférant désigner de faux ennemis pendant que "les prédateurs rôdaient, tranquilles".
Dans le livre, elle revient également sur son sentiment d'avoir envoyé des signes, ni lus ni entendus. A 22 ans, après sa séparation avec Benoît Jacquot, son premier roman, Point de côté, évoquait déjà, par le biais de la fiction, les violences d'un compagnon plus âgé.
"A l'époque, aucun journaliste, aucun critique ne voulait faire le lien avec 'BJ', personne ne souhaitait se poser la question."
Judith Godrèche
dans "Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux"
Même incompréhension lorsque la journaliste Laure Adler interprétait son texte comme l'histoire d'une jeune femme ayant simplement "besoin de rompre avec l'homme plus vieux". Pour Judith Godrèche, le statut de réalisateur a pu servir de paravent à l'exploitation d'une très jeune actrice, faisant de l'art "une arme de prédation".
Elle revient sur les déclarations de Benoît Jacquot dans un documentaire de 2011 du psychanalyste Gérard Miller, lui aussi mis en examen pour viols sur mineures. "Je ne sais plus, ne serait-ce qu'au regard de la loi, telle qu'elle se dit, on n'a pas le droit en principe, je crois, qu'une fille comme elle, comme cette Judith, qui avait en effet 15 ans, moi en principe à 40, je n'avais pas le droit, je ne crois pas", déclare le cinéaste.
Surtout, Benoît Jacquot explicite lui-même dans le documentaire ce que l'actrice analyse comme un système de protection symbolique : "Faire du cinéma est une sorte de couverture, au sens où on a une couverture pour tel ou tel trafic illicite, c'est une sorte de couverture pour des mœurs de ce type-là." Le cinéma devient ainsi, sous couvert d'admiration, un écran face à des actes pénalement répréhensibles. Des arguments d'autant plus frappants aujourd'hui que la loi, depuis 2021, bien que non rétroactive, ne permettrait plus cette lecture, puisque tout acte sexuel entre un majeur et un mineur de moins de 15 ans est désormais considéré comme un viol, sans qu'il n'y ait besoin de prouver la moindre contrainte.