Manifestations en Iran : "C'est toute une société qui est sur le point d'exploser", analyse la chercheuse Mahnaz Shirali
SOURCE:France Info
De nombreux Iraniens protestent dans les rues du pays contre la vie chère et le régime en place. Le pouvoir semble affaibli, même s'il est difficile de prédire la suite du mouvement. Pour mieux comprendre la situation, franceinfo a interrogé une sociologue et politiste spécialiste de l'Iran.
Article rédigé par franceinfo - Propos recueillis par Clément Parrot
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Publié le 03/01/2026 06:43
Temps de lecture : 6min
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Une capture d'écran réalisée à partir d'images publiées sur les réseaux sociaux montre des manifestants attaquant un bâtiment gouvernemental à Fasa, le 31 décembre 2025, dans le sud de l'Iran. (AFP)
De nombreux Iraniens protestent dans les rues du pays contre la vie chère et le régime en place. Le pouvoir semble affaibli, même s'il est difficile de prédire la suite du mouvement. Pour mieux comprendre la situation, franceinfo a interrogé une sociologue et politiste spécialiste de l'Iran.
L'Iran continue de s'embraser. Depuis une semaine, un mouvement de mobilisation contre la vie chère et contre le régime iranien a gagné plusieurs villes du pays. Des affrontements localisés entre manifestants et forces de l'ordre ont fait six morts, jeudi 1er janvier. Trente personnes accusées de "troubles à l'ordre public" ont par ailleurs été arrêtées le même jour par le pouvoir à Téhéran, selon l'agence Tasnim.
Le mouvement est parti de Téhéran, où des commerçants ont fermé boutique pour protester contre la crise économique et l'hyperinflation, qui a atteint 52% sur un an en décembre. Dans un pays qui reste asphyxié par les sanctions internationales liées à son programme nucléaire, le soulèvement a ensuite gagné des universités et le reste du pays. Pour comprendre les enjeux de la contestation en cours, la sociologue et politiste Mahnaz Shirali, spécialiste de l'Iran, répond aux questions de franceinfo.
Franceinfo : Quel est le point de départ de ce mouvement de manifestations ?
Mahnaz Shirali : Il est difficile de parler de point de départ parce que c'est toute une société qui est sur le point d'exploser. La population est mécontente. Rien ne va plus. Ensuite, on peut dire que la forte dévaluation du rial [la monnaie officielle de l'Iran], qui a perdu en un an plus d'un tiers de sa valeur face au dollar, a fait fermer dimanche le bazar de Téhéran et les commerçants ont lancé une grève. C'est le point de départ officiel, mais ça fait tellement longtemps que les Iraniens n'en peuvent plus qu'on se demande comment la société pourrait rester calme. Finalement, l'explosion sociale dans cette situation paraît normale.
Derrière les revendications économiques, quelles sont les motivations politiques des manifestants ?
Dans la société iranienne, vous ne pouvez pas séparer le politique de l'économique. Tout ce qui est politique est économique, et inversement. Le pouvoir étouffe la société, il détient la clé de tous les plans sociaux, de toutes les institutions sociales, l'économie est entre les mains du pouvoir politique. Quand il y a des manifestations économiques, c'est forcément politique. On ne peut pas séparer les deux. Dans un pays démocratique comme la France, vous pouvez le faire. La politique fonctionne d'une manière souterraine, mais en apparence l'économie est indépendante. Alors qu'en Iran, le pouvoir politique, les dirigeants du pays, détiennent toute la richesse.
Seloncertaines estimations, les Gardiens de la Révolution contrôlent environ 60% de l’économie du pays. Qu'en est-il réellement ?
C'est même plus que ça, parce que même le secteur privé est géré par le pouvoir. Un Iranien qui n'est pas attaché au régime ne peut pas avoir une entreprise prospère. S'il ouvre une société, ça va s'effondrer immédiatement. Tout est dans les mains du régime. Dans ce contexte, quand les agriculteurs sortent dans les rues, c'est politique. Quand les infirmières sortent, c'est politique. Et cette fois-ci, ce sont les commerçants de bazar qui sont sortis dans la rue, et les autres couches sociales ont suivi.
Qui compose le gros des cortèges ?
Je dirais qu'il s'agit des gens les plus démunis, étant donné que de nombreuses personnes dans la société iranienne vivent aujourd'hui en dessous de seuil de pauvreté. Les Iraniens expriment leur désarroi dans les manifestations. On a notamment entendu un vieux monsieur crier : "Tuez-moi, je n'ai plus rien à perdre. J'ai honte devant ma famille." Ce sont des paroles qui touchent énormément, qui bouleversent quand on les entend.
Face à la contestation, comment répond le régime iranien ?
Il faut rappeler qu'on est après la guerre de 12 jours entre Israël et l'Iran. Le régime iranien est terrorisé par l'idée d'être à nouveau attaqué par les Israéliens. Par conséquent, depuis cinq jours, ils n'ont pas procédé à des massacres, comme ils savent le faire. On a quand même plusieurs morts – et la mort d'une seule personne est déjà une de trop –, mais ce ne sont pas des massacres, c'est significatif. On a même entendu à plusieurs reprises les agents du régime qui ont tenté de récupérer les manifestations. Ils disent que c'est "normal" et "légitime" que les Iraniens soient dans la rue, que c'est leur droit constitutionnel. Même le président de la République, qui n'a aucun pouvoir, a essayé de calmer le jeu.
"Ce sont vraiment des gestes nouveaux, on n'a jamais vu ça. Avant, le régime ouvrait le feu immédiatement sur les manifestants."
Pourquoi le pouvoir agit-il comme ça ? Parce qu'il a peur et on a vu aujourd'hui le message de Donald Trump [publié sur sa plateforme Truth social] annonçant : "Si l'Iran tue des manifestants pacifiques, les Etats-Unis d'Amérique viendront à leur secours." On est ravis, et je remercie Donald Trump, parce que ce genre de soutien peut aider les Iraniens. Et je suis un peu triste que la France ne fasse pas ce genre de gestes. Car les dirigeants du régime iranien ne connaissent que la langue de la force. Ils la comprennent.
A quel point le régime vous paraît-il fragilisé et peut-il encore tenir longtemps dans ce contexte ?
Le régime iranien n'est, à mon avis, pas un régime facilement fragilisé, parce qu'il n'a rien à perdre. Il tue et il peut embraser le pays dans sa totalité. Avec des fous à la tête de l'Iran, on ne peut pas parler de fragilisation ou de stabilité. Ils n'ont rien à perdre et ils sont prêts à tout. Tant qu'on est en face de fous comme ça, il faut vraiment craindre le pire. Je ne suis absolument pas optimiste. J'ai peur qu'ils étouffent le mouvement, comme ils l'ont toujours fait.