"On peut être une entreprise d'insertion, avoir des valeurs sociales et jouer dans la cour des grands", déclare la créatrice de mode engagée Hawa Sangaré | Retrui News | Retrui
"On peut être une entreprise d'insertion, avoir des valeurs sociales et jouer dans la cour des grands", déclare la créatrice de mode engagée Hawa Sangaré
SOURCE:France Info
Hawa Sangaré prône une mode solidaire, circulaire et inclusive made in Paris.
Hawa Sangaré prône une mode solidaire, circulaire et inclusive made in Paris.
Lauréate en 2022 du Trophée de l'économie sociale et solidaire de la Ville de Paris, Hawa Sangaré a organisé en 2023 son premier défilé à l'Hôtel de ville de Paris. En 2024, la créatrice porte la flamme olympique lors du relais parisien, un symbole fort de son parcours inspirant. En septembre 2025, elle réinvente sa boutique parisienne et, un mois plus tard, participe au salon professionnel Tranoï Paris, qui se tient en parallèle de la Fashion Week féminine présentant le printemps-été 2026, puis dans la foulée part à la semaine de la mode de Lagos en Afrique.
Rencontre passionnante avec une créatrice engagée en faveur des causes Responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et qui place la transmission du savoir-faire, la qualité et la rigueur au cœur de son action pour favoriser l'émancipation des femmes.
Franceinfo Culture :fondée en 2018 et implantée à partir de 2023 àla manufacture Berlier**, (première manufacture textile solidaire et circulaire, propriété de la Régie immobilière de la Ville de Paris), votre marque, est donc, à la fois, un atelier de confection textile et une entreprise d'insertion ?
**Hawa Sangaré : Oui, totalement. Au départ, mon projet était de favoriser l'émancipation des femmes en leur donnant des clefs d'accès à l'autonomie. L'entreprise d'insertion a été la meilleure structure d'activité pour qu'elles puissent s'insérer durablement et l'atelier de confection à la manufacture Berlier a été le support d'activité pour leur permettre d'apprendre un nouveau métier, de travailler et de repartir sur de nouvelles bases.
J'ai créé le projet en 2018, l'association en 2019 et l'atelier Hawa au féminin (H pour honorer les femmes, A pour les accompagner, W pour le côté winner et A pour accomplir leur rêve), puis la marque Hawa Paris, en octobre 2021.
Comment accompagnez-vous ces femmes éloignées de l'emploi ?
À travers un parcours qualifiant mêlant formation à la couture, encadrement socioprofessionnel et montée en compétences. Pour les accompagner, il faut de très bons chefs d'ateliers : j'ai deux stylistes modélistes avec plus de vingt ans d'expérience dans de grandes maisons, qui avaient envie, comme moi, de transmettre leur savoir-faire.
Quand les femmes ont un emploi, vous levez le premier frein social, celui d'avoir un appartement. Aujourd'hui, elles ont en toutes un, mais, au départ, une quinzaine n'en avait pas, habitant en hôtel, en centre d'hébergement, à la rue... Après, vous pouvez vous pencher sur leur projet professionnel. Elles viennent travailler chez nous pour avoir accès à l'autonomie mais leur objectif n'est pas forcément la confection, le modélisme.
On les accompagne dans leur projet : 90% d'entre elles découvrent ce métier où elles s'épanouissent et veulent rester dans ce domaine de l'économie circulaire et de l'upcycling, qui fait sens et les réjouit. On accompagne les autres, en leur permettant d'élaborer un projet professionnel, de réfléchir à leurs envies, leur savoir-faire. Certaines partent en formation professionnelle pour accéder à un nouveau métier, d'autres se lancent dans l'entrepreneuriat, via la micro-entreprise. On les accompagne pour monter une petite structure, avoir des fonds et accéder aux missions locales.
La sororité est un élément important mais vous ne soutenez pas que des femmes ?
C'est un élément très important, c'est le nerf de la guerre. L'humain, c'est ce qui me porte dans tout ce que je fais et tout ce que je peux imaginer avec mon équipe.
Il n'y a pas beaucoup de structures permettant d'insérer les femmes, donc l'objectif était de les recruter en priorité, mais aujourd'hui, nous sommes dans un équilibre femmes-hommes (30 salariés) dans une tranche d'âge de 20 à 65 ans. C'est super parce que cela crée une belle atmosphère à l'atelier.
Vous prônez une mode circulaire et solidaire. D'où viennent vos tissus ?
Quand j'ai écrit mon projet, je voulais me démarquer. Je ne voulais pas être dans la seconde main parce qu'il y avait déjà un marché. C'est suite à la lecture d'un article sur l'antigaspillage vestimentaire où des maisons de luxe expliquaient qu'elles ne donnaient pas aux associations car elles avaient l'impression que ces dernières ne prenaient pas en considération la qualité de leurs tissus. J'ai ainsi dit à la maison Balmain : donnez-moi vos fonds de stock, je vais faire du beau. Je vais déconstruire votre tissu pour recréer de nouvelles pièces et, surtout, je vais créer de l'emploi et déconstruire le passé des femmes pour leur permettre de construire un présent ! Je me source aussi auprès de Cacharel, Chantelle et Ysé pour la dentelle ainsi que Nona Source pour le jean : là, on achète à des tarifs préférentiels des fins de stock de LVMH.
Chaque création est donc produite localement – sans stock, ni gaspillage – à partir de matières textiles 100% revalorisées, dans une logique de production à la demande. Nous créons nos vêtements à partir de tissus durables d'excellente qualité puisque nos matériaux proviennent de généreux dons de grandes maisons de couture engagées à réduire le gaspillage de matière première dans le souci de soutenir un mode de production conscient et responsable.
Et quand il reste encore des chutes, on fait de nouvelles pièces et des accessoires. À Noël, par exemple, quand il reste des coupons, on permet aux salariés de l'atelier de les récupérer. Rien n'est jeté !
Créations Hawa Paris, 2025. (HAWA PARIS)
Vous créez des vêtements en tenant compte de l'inclusion ?
Oui, l'inclusivité, c'est très important. Quand j'étais conseillère en image, j'ai accompagné beaucoup d'hommes et de femmes de différentes morphologies et de statuts différents face à l'angoisse de ce vêtement outil de communication. C'est extrêmement important d'être à l'aise dans son vêtement car il permet d'avoir confiance. Chaque pièce est pensée pour toutes et tous : une gamme de tailles variées, des créations adaptées à chaque saison et chaque occasion, conçues pour passer du jour à la nuit, de la femme à l'homme.
Vous travaillez dans la tradition de la couture parisienne avec finitions et broderies réalisées à la main.
C'est une vraie fierté. Dès le début, cela a été mon leitmotiv : j'aime les belles pièces et les belles finitions. On a un savoir-faire en France dont il faut être fier. C'est pour cette raison que j'ai fait le choix de m'appuyer sur des chefs d'ateliers expérimentés même si c'est coûteux. J'aurais pu prendre des bénévoles mais je voulais des personnes qualifiées pour transmettre. J'ai ainsi pu voir l'évolution de mes salariés : beaucoup ont développé des savoir-faire en travaillant avec des projets qui les poussent. J'ai écrit un projet qui me tenait à cœur mais sans envisager cette dimension de chef d'entreprise. C'est un vrai défi et un combat : j'ai beaucoup appris et j'ai beaucoup grandi. Je me bats parce que le projet a du sens, parce que mes salariés me le rendent au centuple et que je n'ai pas le droit d'abandonner.
Mais vous ne pouvez pas vivre que de la boutique en physique et en ligne, c'est pour cela qu'on accompagne aussi l'Opéra de Paris dans la confection des costumes et qu'on réalise des collaborations avec le cinéma. On peut être une entreprise d'insertion, avoir des valeurs sociales et jouer dans la cour des grands. On va même essayer de tâter de la haute couture. On a des talents mains et des matières qui s'y prêtent : on adore le corset, certaines personnes sont à l'aise avec la broderie, les détails, tout ce qui est finition main.
Une création d'Hawa Paris, 2025. (HAWA PARIS)
Vous prétendez avoir beaucoup appris. Quel est votre parcours ?
Je suis psychologue clinicienne. Quand j'ai fait mes études, il n'y avait pas de boulot pour les psychologues et le premier qu'on m'a proposé était dans l'insertion. J'ai adoré cette manière d'accompagner les gens différemment et c'est là que j'ai découvert que ce modèle économique était compliqué pour les femmes car axé sur des métiers sans diplôme (BTP, espace vert, restauration, garde d'enfants) avec des horaires et des contraintes physiques.
J'ai alors écrit mon projet. J'ai toujours aimé la mode et j'ai fait de mon style vestimentaire un outil de communication et un métier en 2014 autour du conseil en image avec des ateliers où j'ai encore plus appréhendé les tissus, la morphologie, la colorimétrie. En fait, quand j'ai créé l'atelier Hawa au féminin et la marque Hawa Paris, c'était une évidence !
Depuis septembre, vous avez repensé votre boutique lancée en janvier 2025 rue de Seine et, en octobre, pendant la Fashion Week, vous avez dévoilé votre collection au salon Tranoï, vitrine internationale auprès des acheteurs du monde entier.
C'était une première, ce salon professionnel, un challenge et une très belle surprise. Les coupes, les tissus, les tailles et le côté unisexe de la collection ont plu de manière unanime, tout comme notre histoire. Je suis fière qu'elle touche d'une manière internationale. Ce n'est pas simplement faire des patchworks, il y a quelque chose d'artistique derrière notre travail avec un investissement de chaque salarié qui va mettre son cœur dans chaque pièce. L'upcycling – la limitation des stocks de matières – n'a pas été un frein car nous sommes capables de proposer les mêmes pièces avec d'autres matières et la crainte de ne pas pouvoir fournir de grosses quantités est compensée par notre créativité. Je ne pensais pas que ça allait faire autant écho avec une telle résonance à l'international.
Vous dites que vous êtes capables de proposer les mêmes pièces avec d'autres matières. Comment renouvelez-vous votre collection ?
S'il reste des pièces, des invendus, il y a plusieurs solutions dont des ventes privées avec des prix réduits. Après, on se pose la question de savoir pourquoi certains vêtements n'ont pas plu pour les retravailler, les repenser afin de nous renouveler. J'aime bien solliciter les couturières et les idées fusent.
Fin octobre 2025, vous avez présenté votre collection à la Lagos Fashion Week, un des événements majeurs de la mode en Afrique. Cette première participation est une étape dans votre parcours international ?
Oui, c'était l'année des premières car on n'avait jamais fait de Fashion Week de notre vie. S'exporter et voir comment notre mode parisienne va être perçue, ça a été une vraie fierté car on s'est fait remarquer par les producteurs de cette Fashion Week. Lagos a reçu le prix Earthshot – défi mondial visant à trouver, soutenir et célébrer ceux qui transforment des idées audacieuses en solutions concrètes pour réparer notre planète. Cela a amplifié le sens de ma participation en tant que marque qui prône l'économie circulaire notamment. C'est une étape sur un parcours international où tout s'enchaîne de façon très vertueuse !
Quels sont les projets pour 2026 ?
Il a des projets de Fashion Weeks à l'étranger comme au Togo (Festival international de la mode en février), à Singapour (en juillet) et, à nouveau, à Lagos (en octobre), puis en Tanzanie (en décembre) entre autres. On m'a aussi sollicitée pour le salon Tranoï et celui de Shanghai (tous les deux en mars) et un pop-up au Maroc puis en Inde. L'année 2026 va être extrêmement chargée, intéressante et avec des surprises.