Patinage artistique : dans son livre "Pour ne pas disparaître", Gabriella Papadakis brise l'image du tandem parfait avec son ancien partenaire Guillaume Cizeron | Retrui News | Retrui
Patinage artistique : dans son livre "Pour ne pas disparaître", Gabriella Papadakis brise l'image du tandem parfait avec son ancien partenaire Guillaume Cizeron
SOURCE:France Info
Gabriella Papadakis raconte dans ce livre à paraître le 15 janvier, les violences subies, son mal-être et la dégradation de sa relation professionnelle avec Guillaume Cizeron.
Elle tenait à raconter son histoire, mais aussi celle qui a façonné son célèbre duo. Gabriella Papadakis a longtemps incarné la grâce et la perfection sur la glace. Derrière cette image, la patineuse de 30 ans, qui s'était déjà longuement confiée à franceinfo: sport sur "le monde systémique et malsain" de son sport, raconte, dans son autobiographie que nous avons pu lire et qui paraîtra le 15 janvier (Pour ne pas disparaître, Robert Laffont), une trajectoire très sombre.
Victime de deux viols à la fin de son adolescence - dont l'un à Lyon, commis par un entraîneur toujours en activité selon nos informations -, puis confrontée à une grossesse interrompue dans des conditions traumatisantes lors des championnats du monde 2019 au Japon, l'ancienne patineuse décrit une descente progressive vers le mal-être et la perte d'estime de soi.
Ils ont fait rêver la France, ont dominé la danse sur glace mondiale et décroché l'or olympique à Pékin 2022. Mais derrière l'harmonie parfaite affichée sur la glace, la relation entre Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron s'est peu à peu fissurée. Quatre ans après leur sacre chinois et à un mois des Jeux de Milan-Cortina, les anciens partenaires font apparaître des récits différents de leur histoire commune, de leur séparation.
Tout commence à Clermont-Ferrand, quand ils ont à peine 10 ans. Inséparables hors de la glace, irrésistibles dessus, Papadakis et Cizeron construisent l'un des duos les plus titrés de l'histoire de la danse sur glace, avec notamment cinq titres de champions du monde entre 2015 et 2022. Mais derrière les sourires et la complicité affichée en public, la patineuse décrit dans son livre une relation profondément déséquilibrée. Elle évoque un partenaire , , dont , et parle même d'un sentiment d' qui s'installe au fil des années.
"L'idée de me retrouver seule avec lui me terrorise", écrit-elle, décrivant une atmosphère faite de tensions permanentes, de critiques et de peur de l'explosion. Après avoir évoqué les deux agressions sexuelles dont elle a été victime dès l'adolescence, Gabriella Papadakis dépeint un climat qui fragilise profondément sa construction personnelle. Lorsqu'ils s'installent à Lyon en 2008, elle se sent prise en étau entre sa propre mère au caractère sulfureux - alors coach du duo - et son partenaire. Dans son livre, la patineuse raconte comment, à force de se sentir mise à l'écart des décisions, elle perd peu à peu toute confiance en elle. Un épisode l'a particulièrement marquée : alors que la musique de leurs programmes est retravaillée, elle affirme que son avis est balayé sans ménagement. "Je n'avais même pas de chaise autour de la table", écrit-elle.
Avec le recul, Gabriella Papadakis dit avoir eu le sentiment que la seule façon, pour que son partenaire et sa propre mère, de s'entendre, était parfois de se liguer contre elle. Une mécanique qui l'amène à douter de tout : de son talent, de sa légitimité, de sa capacité à exister autrement que dans ce tandem. "J'ai fini par croire que je n'étais pas une bonne patineuse, que je n'avais pas de bonnes idées, juste bonne à faire ce qu'on me disait", confie-t-elle, persuadée, à l'époque, qu'elle n'aurait jamais la possibilité de trouver un autre partenaire.
Dans les colonnes de L'Equipe, Guillaume Cizeron ne nie pas les difficultés mais se défend, mettant en avant sa bienveillance et évoquant, selon lui, la fragilité de sa partenaire. Il reconnaît néanmoins avoir pris beaucoup de place au sein du duo, notamment lorsque Gabriella Papadakis traverse des périodes de profond mal-être. "Avec les coachs, d'une bienveillance inouïe à son égard, on a essayé de délester au maximum sa charge mentale pour lui donner les ressources d'aller mieux (...) J'ai dû m'adapter, être fort pour deux (...) ", explique-t-il, tout en disant avoir senti leur relation s'effriter à mesure que sa partenaire "allait moins bien".
À l'approche des Jeux de Pékin en 2022, la pression atteint son paroxysme. La patineuse raconte des entraînements devenus anxiogènes selon elle, une surveillance constante, mais aussi des crises de panique qui la paralysent avant même de monter sur la glace, la contraignant ainsi à rater plusieurs séances, sur des périodes plus ou moins longues parfois. Guillaume Cizeron concède de sa part une exigence excessive, admettant que son attitude a pu être difficile à vivre, assurant par ailleurs qu'il avait toujours "fait ce qu'il a pu pour qu'elle ne ressente pas ses absences comme une pression, parce que sa santé était prioritaire, et tout le reste accessoire."
"Une distance s'est creusée, j'ai compris que l'on vivait des réalités parallèles. Je savais que c'était difficile pour elle d'être à côté de moi, elle avait toujours le sentiment qu'on nous comparait. J'ai pris conscience d'une rancœur profonde, d'une noirceur dirigée contre moi."
Guillaume Cizeron
dans L'Equipe, le 8 janvier 2026
Si le sacre olympique et leur cinquième sacre mondial à la maison à Montpellier permettent à Gabriella Papadakis, dans un premier temps, d'envisager un avenir plus joyeux avec Guillaume Cizeron, les démons ressurgissent rapidement. Notamment lorsqu'ils reprennent la glace ensemble pour des spectacles et représentations rémunérés dans le monde entier, dont un passage par le Japon, "un pays que j’adore" et dans lequel "je me sens bien", écrit-elle.
Mais le ton se veut alors beaucoup plus grave : "Au premier entraînement du spectacle, je remarque quelque chose pour la première fois. Certains comportements de Guillaume me paraissent anormaux : la façon dont il m’appelle en claquant des doigts pour que je le rejoigne sur la glace, dont il me force le chemin quand je ne vais pas dans la direction vers laquelle il a envie d’aller, dont il hausse le ton en pointant du doigt l’endroit où je devrais me trouver dans la chorégraphie. Je retourne dans ma chambre en tremblant. Nous avons parlé de reprendre la compétition la saison prochaine, mais je me rends compte que je ne pourrai pas tenir s’il ne change pas", affirme-t-elle dans son livre.
Parmi les passages les plus marquants de son ouvrage, Gabriella Papadakis rapporte un échange qui a acté, selon elle, une rupture définitive avec Guillaume Cizeron. Elle affirme lui avoir confié, plus d'un an avant leur séparation, son intention "de porter plainte contre l'un de ses agresseurs"."Il m'avait répondu que si je le faisais, il ne voudrait plus patiner avec moi", écrit-elle. Sur le moment, la patineuse dit avoir interprété cette réaction comme une volonté pour son partenaire de se protéger psychologiquement face à une procédure lourde. Elle dit le comprendre, et renonce alors à sa démarche. Avec le recul, elle parle aujourd'hui d'un "fossé irréconciliable" entre leurs systèmes de valeurs.
Contacté par nos soins, Guillaume Cizeron nous a fait savoir qu'il ne s'exprimerait pas davantage pour le moment. Mais une source très proche de son entourage assure qu'il a été profondément choqué à la lecture de ce passage. "Il était outré, il en est tombé de sa chaise", confie cette source, évoquant un homme "très attristé" par ces propos.
Malgré tout, et à l'initiative de Gabriella Papadakis, les deux champions ont ensuite tenté une thérapie de couple, sans succès. Un "échec total", selon Guillaume Cizeron, pour qui les séances révèlent une partenaire en rupture avec son environnement, en colère contre le monde du patinage, les entraîneurs, et lui-même. "J'ai compris qu'elle me désignait comme une source de son mal-être", avoue le patineur dans L'Equipe. Le dialogue se rompt définitivement.
Aujourd'hui, les deux athlètes semblent avoir tourné la page, chacun à leur manière. "On n'était plus sur la même longueur d'onde", résume Guillaume Cizeron dans L'Equipe, sans renier l'affection ni le respect liés leur histoire commune. Gabriella Papadakis, de son côté, se montre plus tranchée : "J'ai fait une croix sur notre relation (...) Petit à petit, je comprends que, pour mon bien-être, je dois couper les liens avec tous ceux qui sont restés proches de Guillaume."
"Ça me fait de la peine, mais chaque échange se termine de la même façon : jamais ils ne me demandent ce qu’il s’est passé. Ils veulent seulement savoir quand je vais enfin pardonner. Et avant que je ne réponde, le même discours tourne en boucle : Guillaume a fait de son mieux, je suis fragile, traumatisée par d’anciennes histoires, et c’est pour cette raison que j’ai été blessée. Des petits soldats au service de mon silence."
Gabriella Papadakis
extrait de son livre "Pour ne pas disparaître"
Pour celle qui est désormais consultante chez NBC, diffuseur officiel pour la télévision américaine des Jeux olympiques, cette rupture dépasse largement le cadre sportif. Derrière les titres, les podiums et l'or olympique, elle raconte aujourd'hui une lente érosion de l'estime de soi, un mal-être profond et durable, nourri par des années de pression, de silence et de solitude, selon elle.
"Dans le miroir, je vois un visage creusé, fatigué, décrit-elle dans les dernières pages de son livre, se rappelant les derniers instants de son tandem avec Guillaume Cizeron, entre deux répétitions au Japon. Mes paroles s'éteignent, à force d'être moquées, ignorées. Par peur, je me tais. Par culpabilité, je m'affame. Par amour du patinage, je reste. Or, en restant, j'accepte de disparaître. Je prends conscience qu'il ne demeure presque plus rien de qui j'ai été – je ne suis même plus sûre de m'en souvenir (...) J'entends de nouveau la neurologue me dire que je dois changer radicalement ma vie, sans quoi je ne me réveillerai plus. Je sais qu'il faut que je me barre."
En prenant la parole, Gabriella Papadakis met des mots sur ce que la performance de haut niveau peut parfois masquer. Et rappelle qu'une carrière exceptionnelle peut aussi laisser des cicatrices invisibles, bien après que la musique s'arrête.