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Une romance queer, adaptée d'un best-seller, avec des scènes de sexe... Comment expliquer le succès de la série "Heated Rivalry" ?
SOURCE:France Info
La première saison du feuilleton canadien, qui raconte une histoire d'amour entre deux hockeyeurs rivaux, cartonne aux Etats-Unis. En France, la série sera diffusée sur HBO Max à partir du 6 février.
La première saison du feuilleton canadien, qui raconte une histoire d'amour entre deux hockeyeurs rivaux, cartonne aux Etats-Unis. En France, la série sera diffusée sur HBO Max à partir du 6 février.
Et si Rafael Nadal et Roger Federer avaient été secrètement amoureux ? C'est l'idée, transposée au milieu du hockey sur glace, de la série canadienne Heated Rivalry ("rivalité passionnée" en français). La saison 1, diffusée depuis le 28 novembre au Canada, aux Etats-Unis et en Australie, met en scène deux stars montantes de leur discipline, le Russe Ilya Rozanov et le Canadien Shane Hollander, dont la rivalité professionnelle se transforme en liaison torride. Le tout, dans le plus grand secret, alors que l'homosexualité dans le sport reste encore largement taboue. Hors du petit écran, seul un joueur de la Ligue nationale de hockey (NHL) aux Etats-Unis et au Canada a d'ailleurs osé faire son coming out en 2021.
La série, adaptée de la saga littéraire à succès Game Changers, de Rachel Reid, connaît un succès mondial depuis sa sortie. En quelques jours, elle est devenue le programme original le plus regardé sur Crave, son diffuseur canadien. HBO Max, qui avait racheté les droits de diffusion de Heated Rivalry pour les Etats-Unis à quelques jours de sa sortie, a annoncé l'arrivée prochaine de la série en Europe, en Amérique latine et en Asie.
Les vidéos du compte TikTok de la série totalisent déjà 43 millions de "j'aime" et les comptes de fans (y compris en France, où le programme ne sera disponible légalement qu'à partir du 6 février) fleurissent sur les réseaux sociaux. Face au succès des premiers épisodes, plusieurs bars au Canada et aux Etats-Unis ont organisé des "watch parties", des évènements pour suivre la diffusion de la série. Deux des livres de la saga d'origine figurent par ailleurs sur la liste des best-sellers du New York Times, tandis que les fans se procurent déjà les produits dérivés du feuilleton.
Le succès est également critique : Heated Rivalry est la sixième série la mieux notée de tous les temps par les internautes sur et elle a reçu une nomination aux Glaad Awards, qui récompensent les œuvres, médias et personnalités pour leur rôle dans la représentation de la communauté LGBT+ aux Etats-Unis.
Comment expliquer ce succès surprise, qui n'avait été anticipé ni par son créateur, le Canadien Jacob Tierney, ni par les diffuseurs ? Le programme "vient occuper un vide pour les téléspectateurs queers" en demande d'œuvres sur leurs vécus, relève Maxime Donzel, auteur de Pride & pop-corn, un livre sur la représentation des personnes LGBT+ au cinéma et dans les séries. Cette dernière "va et vient selon les époques et, en ce moment, on est dans une vague descendante, après une augmentation nette ces dernières années", note le scénariste et réalisateur.
"Les diffuseurs ont pris les devant de l'administration Trump, qui, comme la Russie, décourage la représentation de personnages queers."
Maxime Donzel, scénariste et réalisateur
à franceinfo
Plus de 40% des 489 personnages lesbiens, gays, bis ou trans du petit écran américain vont prochainement disparaître à la faveur d'un changement d'intrigue ou de l'annulation de la série, a ainsi comptabilisé en novembre l'association Glaad.
Heated Rivalry est non seulement centrée sur une histoire d'amour LGBT+, mais elle aborde aussi ce thème de manière novatrice. "C'est rare d'avoir des représentations queers sans tragédie, relève Maxime Donzel. On a toujours des coming out qui se passent mal, des personnages qui meurent, etc. Ce qui plaît dans Heated Rivalry_, c'est que la série réussit à garder une tension dramatique, sans tomber dans ce travers"_, puisqu'elle se clôt sur un happy ending.
Autre différence notable avec de précédents programmes mettant en scène des amours queers (Heartstopper, White and Royal Blue...), Heated Rivalry contient de nombreuses scènes de sexe, incluant masturbation, fellation et pénétration anale, même si elle évite la nudité frontale. Or, d'habitude, "on a tendance à désexualiser les personnes queers dans les séries" pour parler au plus grand nombre, détaille Maxime Donzel, qui regrette que "cette prudence permanente [ait] fini par créer des personnages proprets, qui ressemblent à des poupées Ken".
Ce dernier salue aussi la "justesse" de la série de Jacob Tierney sur deux autres points. D'abord, elle montre "l'impact majeur que la vie des autres personnes queers a sur la sienne", en l'occurrence (attention, spoiler) l'effet sur les personnages principaux du coming out de deux personnages secondaires. Enfin, Maxime Donzel note que la série aborde "finement" la bisexualité, le personnage d'Ilya Rozanov revendiquant la sienne, un sujet régulièrement "mal traité" sur le petit écran.
Le succès de Heated Rivalry réside aussi dans le fait qu'elle ne plaît pas uniquement à un public gay. "Quand on a commencé à voir les réactions sur internet [après la diffusion de la bande-annonce de la série], la grande majorité d'entre elles provenait de femmes et des fans féminines des livres", a confié le producteur Justin Stockman dans le magazine Variety.
Une réalité loin d'être surprenante. La saga littéraire dont est adaptée la série s'inscrit dans le genre de la "new romance", qui séduit des millions de lectrices à travers le monde. Ces intrigues, très codifiées, mettent fréquemment en scène sur plusieurs tomes des ennemis que tout oppose devenant amants, avec des scènes sexuelles parfois très explicites.
La recette fonctionne, y compris quand les personnages sont des hommes. Et ce n'est pas nouveau : au Japon, depuis les années 1970, une partie des mangas centrés sur les relations amoureuses ou sexuelles masculines sont principalement écrits pour des femmes – les "yaoi". "La romance queer est intéressante car pour qu'une romance fonctionne, il faut qu'il y ait un peu de tension dramatique, des obstacles à l'amour. Le fait d'utiliser des héros queers fait que cette tension n'est pas artificielle et qu'elle est émouvante", estime Maxime Donzel.
Comme en témoigne l'engouement autour des acteurs Timothée Chalamet ou Pedro Pascal, ce qui séduit dans Heathed Rivalry et la "new romance", c'est aussi "une masculinité différente, moins violente", pointe Aline Laurent-Mayard, journaliste et autrice de Libérés de la masculinité. Dans la série, "le consentement est constamment demandé lors des rapports sexuels" et les deux héros, y compris celui incarnant une figure de bad boy, "trouvent avec l'autre une écoute, de la douceur", relève cette spécialiste des questions de genre et de minorités sexuelles.
"C'est pour ça qu'on aime la romance, ce n'est pas juste pour les scènes de sexe, c'est pour les moments entre ces scènes, où on voit le désir, la vulnérabilité et la connexion" entre les personnages, avance aussi Connor Storrie, l'interprète d'Ilya Rozanov, dans une interview au magazine LGBT Them. Des émotions qui ne sont pas forcément toujours aussi présentes dans les histoires mettant en scène un couple hétérosexuel, car "on tombe plus facilement dans les pièges et les stéréotypes selon lesquels la femme est celle qui communique et l'homme est renfermé", relève dans le même entretien Hudson Williams, l'interprète de Shane Hollander.
Heated Rivalry touche largement car "ce qui intéresse le spectateur, c'est de trouver des personnages avec des failles auxquelles il puisse s'identifier", explique Aline Laurent-Mayard.
"La série évoque le suicide d'un parent, la violence d'un autre, elle montre un homme autiste et bi... Il existe beaucoup de façon de se retrouver dans ses personnages, car ils sont complexes."
Aline Laurent-Mayard, journaliste
à franceinfo
Enfin, dans un contexte géopolitique "effrayant", elle propose, particulièrement dans ses deux derniers épisodes, "une ambiance de douceur et d'amour, qui permet de s'évader et qui en fait une série 'doudou'", pointe Aline Laurent-Mayard. Les fans peuvent se réjouir : une saison 2 a déjà été confirmée. Il faudra en revanche s'armer de patience, puisqu'elle ne devrait pas être diffusée avant 2027.